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C o m é d i e   Podium - Partouz - L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea

D r a m e   Le gardien du feu - Tarendol - Plateforme - Jours de tremblement - Le maître des illusions - L'adversaire - Rade terminus - Tess d'Urberville - Une femme simple - Plus rien que les vagues et le vent - La grande nageuse - La liste de mes envies - La ballade de l'impossible - Un bon jour pour mourir - Sukkwan island - Anissa Corto

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H o r r e u r   Les Régulateurs - Shining - Roadmaster - Puzzle

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H o r s - t e x t e   Bandeau Makibook - Prix Littéraire des Hebdos en Région 2012 - Rencontre avec le King - Prix Livre & Mer Henri Queffélec 2015

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L E S   D A M E S   B L A N C H E S   Pierre Bordage - 2015

L'Atalante - 377 pages
18/20   Un récit captivant, vertigineux et engagé

    Cela pourrait se produire aujourd'hui, demain, dans dix ans... Une bulle géante qui apparaît dans un champ. Un enfant de trois ans et demi qui, de sa maison, la voit et décide de s'y rendre. Sa maman qui le cherche en vain et qui, malgré l'absence de trace, est bien obligée d'admettre l'impossible : le petit garçon a littéralement disparu.

  Voilà comment débute ce roman prenant de Pierre Bordage. Par un fait que l'on aurait pu qualifier de « divers » si ce n'est la présence incongrue de cette bulle digne du rôdeur de la mythique série Le prisonnier.
Doucement, en France et ailleurs dans le monde, de semblables phénomènes se répètent. À chaque fois, une sphère immobile apparaît comme par magie et les jeunes enfants des alentours disparaissent malgré toutes les précautions de leurs parents. Ils sont comme happés par ces objets diaboliques.
Les gouvernements tentent tout d'abord d'y répondre par la force : des explosifs de plus en plus puissants sont utilisés pour tenter de détruire ces « dames blanches ». En vain... Même les charges nucléaires sont inoffensives.
Finalement, des enfants ceinturés de charges explosives sont sacrifiés pour le bien de l'humanité. Les quelques effets positifs constatés sur l'apparence des bulles conduisent les décideurs politiques à promulguer la loi d'Isaac : celle-ci oblige chaque famille à condamner un enfant au bénéfice de la guerre mondiale que l'humanité a déclenché contre les envahisseurs.

  Pierre Bordage, écrivain ô combien simple et sympathique, nous conte cette folle histoire sur une quarantaine d'années. Ses personnages s'étalent sur plusieurs générations, de celle ayant vu les toutes premières apparitions du phénomène à celle partageant la planète avec des millions d'hôtes autour desquels le mystère reste entier.

  La science-fiction, comme le défend Bordage, permet d'aborder le réel mieux que tout autre récit dit de littérature blanche.
Ici, de nombreuses thématiques actuelles sont présentes. Avant tout, la peur de la différence, de l'autre est au cœur du sujet. La dame blanche symbolise l'étranger qui s'implante dans notre quotidien et avec qui l'on ne cherche pas vraiment à communiquer. Ce renoncement de l'échange conduit au rejet, à la simplification, aux raccourcis et à la malveillance.
L'auteur vendéen, à travers la loi Isaac, créé un monde dictatorial, une société cauchemardesque où des milices opèrent afin de faire respecter les décisions politiques. Le peuple entre, en grande majorité, dans la désobéissance civile. Cela mène à des combats aux quatre coins de la planète contre la réquisition toujours croissante des jeunes enfants. Le parallèle avec la résistance contre le nazisme dans les années 40 est évidemment saisissant.
Les dames blanches traite aussi du deuil. La plupart des personnages sont confrontés à la perte de leur enfant, drame sans doute le plus terrible qui puisse survenir à des parents. La fatalité de cette situation génère à la fois tristesse, colère et gâchis.

  Enfin, Pierre Bordage fait prendre à son lecteur beaucoup de hauteur pour l'emmener, à travers un récit vertigineux, à réfléchir sur la place de l'homme dans l'univers et le sens de la vie. Et cette cerise sur le gâteau, seuls des romans d'anticipation peuvent l'apporter. Ainsi, louons ce genre aussi noble que n'importe quel autre, n'en déplaise à certains critiques repliés sur leurs préjugés poussiéreux !

  Pour terminer, je souhaiterais mettre l'accent sur la fluidité de la narration. Bordage, surnommé « le Balzac de la science-fiction », peut également se targuer d'être un digne héritier du grand Alexandre Dumas. Ses chapitres, construits comme des feuilletons, sont équilibrés, efficaces et rythmés avec un brio remarquable. Une belle leçon d'écriture pour ceux qui chercheraient un modèle !

[Critique publiée le 03/09/17]

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A N I S S A   C O R T O   Yann Moix - 2000

Grasset - 294 pages
17/20   Journal intime d'un névrosé

    Le narrateur relate sa relation obsessionnelle aux femmes tout au long de ce récit en forme de journal intime.

  Comme l'a défini la psychanalyse, les épreuves de la petite enfance - il faut aussi y ajouter celles de la vie in utero et celles vécues par nos ancêtres d'après la psychogénéalogie - conditionnent notre développement et sont à l'origine des nombreux traumatismes et refoulements qui nous font tant souffrir à l'âge adulte.

  En vacances à la mer durant l'été de l'année 1972, un enfant, alors âgé de quatre ans, est confronté à la noyade de sa copine Anne. Cela est déterminant dans sa construction amoureuse : « Mon intimité avec les femmes était devenue dangereuse. Je les aimais trop : en elles je réclamais Anne. »
1972 devient alors l'année de l'obsession, celle de la musique de Neil Young qu'il continue d'écouter sans cesse, celle d'Anne qu'il ne cesse de chercher dans les relations amoureuses qu'il entreprend.
Adulte, il se réfugie dans cette année charnière par la pensée, le souvenir. Yann Moix dresse ainsi une cartographie du temps, une géographie temporelle. Il écrit : « Nous avons tous une année fétiche, une année éternelle qui coule ses jours innocents, préservés de toute guerre, à ras bord de jeunesse, et nous protège du présent, et nous préserve de l'avenir. »
Après des études sans motivation aucune, il décroche un emploi chez Disney à Marne-la-Vallée. Affublé du costume de Donald Duck, l'anonyme prend alors la peau du célèbre canard. Ce déguisement rend palpable le masque que nous portons tous dans nos sociétés modernes. La vie occidentale n'est qu'une grande pièce de théâtre où chacun joue son rôle. Ici, la farce est portée à son paroxysme à travers un être humain déprimé et névrosé qui pose avec parents et enfants, entre Mickey et Pluto, en arborant sans cesse un sourire de pacotille.

  Comme dans la plupart de ses livres, Yann Moix dénonce la vacuité de l'existence rythmée par une consommation effrénée, les chemins de vie pathétiques que les esclaves du travail se construisent. Les « engouffrés », comme il les nomme, passent leur vie à s'engouffrer dans le métro, le travail, la cantine, le lit, ... Durant leurs rares vacances, ils se retrouvent tous ensemble à parcourir le monde dans des circuits préfabriqués vendus par les mêmes agences de voyage. Chacun croit fuir un système et le dominer mais, en réalité, y reste enfermé comme une mouche dans un bocal.
Comme chez Houellebecq, il y a ce côté déprimant dans les thèmes chers à Moix qui ménage rarement le lecteur en lui renvoyant en pleine figure qui il est réellement. Mais cette lucidité, cerclée de son écrin littéraire, est parfois salvatrice en permettant de prendre du recul sur nos vies éphémères, notre monde financier et de développer notre esprit critique de la société. C'est ainsi que je l'interprète pour ma part...

  Comme il le fera plus longuement dans Podium avec moult détails sur les épreuves permettant de devenir sosie de Claude François, Moix décrit avec précision l'entretien et l'examen nécessaires pour devenir marionnette chez Disney. Ses dialogues délirants et décapants avec l'examinateur, ses descriptions ubuesques des épreuves à concourir constituent des pages délirantes et ô combien jouissives.
Cet humour qui confine souvent à la tragédie est la marque de fabrique de l'auteur. Dans chacun de ses romans, Yann Moix, tel un clown triste, nous fait rire et désespérer simultanément sur notre quotidien. Il sait pointer du doigt les situations absurdes et décrire avec une grande finesse les tourments psychologiques qui nous agitent tous. Clairvoyant sur l'âme humaine et extrêmement doué sur le plan littéraire, il est sans conteste l'un des plus grands écrivains contemporains français.

  Durant son époque Donald, le narrateur tombe fou amoureux d'une jeune femme d'origine algérienne. C'est une relation à sens unique : elle ne s'aperçoit de rien tandis que lui ne pense plus qu'à elle jusqu'à l'obsession. Il la suit, tel un psychopathe, et découvre qu'elle loge dans un HLM de la cité Henri-Barbusse. Il apprend aussi qu'elle se nomme Anissa Corto.
À partir de là, il n'y a plus de mot pour décrire la fièvre qui l'anime, la névrose qui l'habite nuit et jour. Le narrateur confie : « Elle m'obsédait ; sa beauté m'empêchait de dormir la nuit. »
Le nom même de la cité où vit Anissa Corto devient un sujet d'intérêt capital : « Très vite, Henri Barbusse devint pour moi un écrivain culte. »
Il rôde sans cesse près des bâtiments, s'imprègne du quartier, étudie Barbusse et s'empresse de louer l'appartement de celle qui incarne son amour de 1972 lorsque celui-ci est libéré. De façon rétroactive, il parvient ainsi à vivre avec elle en dormant dans sa chambre, en ouvrant les mêmes portes, ...
Yann Moix, féru de mathématiques à travers les références qu'il glisse dans la plupart de ses écrits, distord même le référentiel du temps pour transformer les quelques secondes que dure un regard échangé entre son personnage et son amour en une longue période de vie commune. Tout n'est qu'une question de référentiel finalement ! Et dans cette ré-écriture temporelle, l'auteur réussit à presque vivre avec Anissa Corto.
Le génie de Moix est d'aller très loin dans ses réflexions, digressions et délires en tout genre. Pour autant, son discours ne sombre jamais dans l'incohérence mais garde toujours une rigueur et une logique inébranlables, à condition que le lecteur reste concentré...

  L'écrivain né en 1968 théorise tout, offre un angle de vue cérébral sur les grands thèmes que sont l'amour, la vie et la mort. Anissa Corto, son troisième roman, le prouve une fois de plus. À ces grands motifs shakespeariens vient s'ajouter la folie qui, en accompagnant le lecteur dans le numéro final, apporte toute sa dimension à cette bouleversante tragédie.

[Critique publiée le 03/09/17]

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S U K K W A N   I S L A N D   David Vann - 2008

Gallimard - 232 pages
18/20   Noirceur absolue

    Jim part avec son fils Roy sur une île totalement déserte sur laquelle il acheté une maisonnette. L'endroit, Sukkwan island, est situé aux confins de l'Alaska dans une région dont la géographie est extrêmement découpée et la densité humaine très faible.
Jim a quitté son travail de dentiste et veut prendre un nouveau départ après deux histoires d'amour ratées. Durant une année, il compte ainsi faire sa propre introspection, vivre paisiblement au contact de la nature et surtout offrir à Roy, son garçon de treize ans, une expérience de vie hors du commun.
Les premières semaines sont rythmées par les activités de pêche, chasse et travaux d'amélioration de leur maison en bois. Les deux hommes, confrontés à la solitude la plus extrême, doivent en effet subvenir eux-mêmes à leurs besoins en nourriture et chauffage notamment.
Cependant, la richesse des relations humaines fait vite défaut dans cet endroit hostile du bout du monde où les éléments naturels montrent toute leur rudesse. Roy ne sait pas vraiment pourquoi il a suivi son père. Très vite, il se met à penser à sa mère et sa petite sœur chez qui il vivait avant ce voyage.
Et surtout, il entend son père sangloter chaque nuit et marmonner des angoisses qui semblent le ronger mais dont il n'évoque jamais l'existence en journée. L'adolescent s'interroge et se sent finalement aussi responsable de son père que réciproquement.

  Jusqu'au jour où tout bascule. L'inévitable se produit. Le cauchemar commence.

  Impossible d'en dire davantage sans dévoiler la mauvaise surprise qui se produit au milieu de l'histoire. Un conseil tout de même : avant la lecture, ne regardez surtout pas la dernière page du premier chapitre sous peine de tomber sur la phrase choc qui défie totalement la logique du lecteur. Car moi non plus je n'avais rien vu venir. Bien sûr l'ambiance lourde et sombre laissait présager un dénouement tragique. Mais pas de cette façon !
Comme dans le roman La route de Cormac McCarthy, il faut s'accrocher pour supporter la noirceur du récit dès la première page. Rien de positif ne vient émailler le texte, tout n'est que pessimisme, solitude, tempête, destruction, pleurs, nostalgie, repli sur soi, ...
Le style littéraire illustre également ce dénuement avec des phrases sèches, sans fioriture et des dialogues livrés de façon brute au lecteur.

  C'est en 2008 qu'un journaliste du New York Times tombe un peu par hasard sur ce court livre publié à l'époque chez un petit éditeur universitaire américain. Il en livre une critique dithyrambique qui offre à l'ouvrage une tribune inespérée. Dès lors, et particulièrement en France, le succès est phénoménal. La presse s'emballe pour le roman de David Vann et The Guardian affirme même : « Jamais pareil livre n'avait été écrit. »
L'auteur, né sur une île d'Alaska en 1966, a perdu son père de façon tragique et s'est évidemment inspiré de son enfance tourmentée pour écrire Sukkwan island. Aujourd'hui, il poursuit son œuvre dans cette veine littéraire qui explore les méandres de l'âme humaine et explique comment, dans certaines situations de huis clos notamment, ceux-ci peuvent conduire à l'explosion de la cellule familiale.

[Critique publiée le 03/09/17]

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L ' E X T R A O R D I N A I R E   V O Y A G E   D U   F A K I R   Q U I   É T A I T   R E S T É  
C O I N C É   D A N S   U N E   A R M O I R E   I K E A
  Romain Puértolas - 2013

Le Dilettante - 253 pages
10/20   Un récit inégal et informe

    Cette histoire rocambolesque débute par l'arrivée en France d'un fakir indien, grand et sec, qui s'appelle Ajatashatru Lavash Patel.
Il est venu d'Inde en avion pour un court séjour dans notre pays. Son unique objectif est de se rendre dans un magasin Ikea pour acheter le dernier modèle de lit à clous.
Son transfert de l'aéroport au célèbre magasin suédois se fait à bord du taxi d'un gitan. Au moment de régler sa course, le maître de l'illusion l'arnaque avec un faux billet de cent euros qu'il récupère subrepticement au dernier moment.
Ajatashatru a prévu de se laisser enfermer pour dormir dans une chambre témoin chez Ikea. Malheureusement, un changement de collection s'opère durant sa présence ; il se retrouve alors bloqué dans une armoire déménagée par camion vers le Royaume-Uni !
L'aventure commence alors à bord du poids-lourd qui renferme quelques clandestins en quête d'un monde meilleur. Le fakir devient aux yeux de ses nouveaux compagnons, dont Wiraj un soudanais avec qui il se lie d'amitié, un migrant de plus qui cache bien son jeu en racontant une histoire totalement improbable.
Après un passage forcé par l'Espagne, la méprise est reconnue par les autorités et l'homme enfin libéré grâce à ses papiers en règle. Mais un destin extraordinaire continue de s'abattre sur lui : il se retrouve coincé dans la malle de voyage de la célèbre actrice Sophie Morceaux. Cette dernière, touchée par le parcours de l'indien, lui offre la pension dans un hôtel de luxe et le met en relation avec un éditeur. Ajatashatru a en effet écrit, dans la soute d'un avion, un livre sur sa chemise avec un crayon en bois Ikea !
Ses péripéties vont être encore très riches entre sa rencontre amoureuse avec Marie et un voyage imprévu à bord d'une montgolfière qui le conduira jusqu'en Libye...

  Voilà quelques éléments de ce roman qui part un peu dans tous les sens.

  L'ensemble m'a donné l'image d'un livre maladroit et lourd dans sa construction narrative. J'ai eu l'impression que les différents chapitres, personnages et situations étaient mal raccordés entre eux. La rencontre avec Sophie Morceaux est assez indigeste et incongrue dans le déroulement global du récit. La relation avec le chauffeur de taxi du début est mal exploitée. L'écriture d'une histoire sur une chemise, le naufrage d'une montgolfière dans la mer sont des exemples supplémentaires de situations décousues.
Évidemment, ce roman cocasse n'est pas à lire au premier degré. Mais je n'ai pas réussi à trouver le bon ton, le bon décalage...
Le véritable intérêt, malheureusement pas assez développé, concerne les réflexions sur le statut des migrants. Romain Puértolas, lieutenant de police à la direction centrale de la police aux frontières, maîtrise le sujet et le vit au quotidien. Il écrit des pages poignantes sur un sujet plus que jamais d'actualité : « Pour la police, ils étaient des clandestins, pour la Croix-Rouge, ils étaient des hommes en détresse. »
Toujours en parlant de ces réfugiés qui fuient des pays en guerre, l'auteur nous rappelle que naître du « bon » ou du « mauvais » côté de la Méditerranée n'est qu'une simple question de hasard que nous avons bien trop souvent tendance à oublier : « Pourquoi certains naissaient-ils ici et d'autres là ? Pourquoi certains avaient-ils tout, et d'autres rien ? Pourquoi certains vivaient-ils, et d'autres, toujours les mêmes, n'avaient-ils que le droit de se taire et de mourir ? »

  L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea a été écrit en deux semaines dans les transports en commun entre domicile et travail. Son auteur connaît depuis le succès à travers plus de trente-cinq pays.
Je ne sais pourquoi la critique a été aussi dithyrambique à l'égard d'un livre tout au plus convenable et léger pour une lecture d'été... Le cruel manque d'unité, de cohésion et de profondeur est une réelle source de frustration. Sans oublier la fin qui est mièvre et trop vite amenée. Dommage !

[Critique publiée le 19/11/16]

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P O I N T S   C H A U D S   Laurent Genefort - 2012

Le Bélial' - 235 pages
12/20   Invasion d'aliens

    À partir de l'année 2019, des « bouches » s'ouvrent sur Terre.
Ce phénomène incroyable et incompréhensible est concomitant à l'arrivée massive d'extraterrestres sur notre planète. Ces bouches, qui se multiplient de façon considérable, constituent des portes d'entrée et de sortie sur notre planète. Des troupeaux entiers d'aliens y apparaissent puis entament de longs périples et transhumances afin de trouver la porte de la station suivante.
La Terre se retrouve subitement au sein d'un gigantesque réseau interplanétaire de mondes connectés les uns aux autres.
Certains extraterrestres ne poursuivent pas le voyage et décident carrément de s'installer chez nous. Ces êtres venus d'ailleurs ne sont généralement pas belliqueux ; ils ne portent d'ailleurs aucune attention aux êtres humains qui ne sont pour eux qu'une espèce banale parmi tant d'autres.
À la fin du roman, un lexique décrit les différentes races en transit sur la Terre. Leurs mœurs, caractéristiques morphologiques, langages et caractères sont ainsi minutieusement répertoriés.

  Bref, la vie dans l'univers existe et même foisonne ! Du jour au lendemain, la représentation humaine du cosmos est donc totalement ébranlée.

  J'avoue avoir eu quelques difficultés à accepter le postulat de base. Mon esprit cartésien s'accommode assez mal avec le space opera qui demande de se projeter instantanément dans un monde très différent du nôtre. Je préfère les romans qui restent à la lisière entre notre univers et celui du mystère comme Spin ou Roadmaster par exemple.
Points chauds est pourtant le texte le plus accessible de Laurent Genefort. C'est lui-même, lors d'une rencontre au Festival Étonnants Voyageurs en 2016, qui m'a proposé de commencer par ce titre dans sa production dense.
La construction et le découpage du récit m'ont également légèrement dérouté. Plusieurs histoires s'entremêlent comme autant de petites nouvelles, ce qui ne facilite pas la mise en place d'un fil directeur dans la tête du lecteur.
En revanche, des points positifs existent bel et bien. Pour commencer, l'auteur boucle son roman avec élégance. Ensuite, il faut bien sûr voir dans ce livre de science-fiction une allégorie en totale résonnance avec l'actualité internationale : les aliens représentent les migrants, les réfugiés, qui, sans défense, recherchent une terre propice à leur épanouissement.
Vu sous cet angle, Points chauds prend une véritable dimension et invite le lecteur à réfléchir sur les motivations de ces étrangers, leur différence et la peur infondée qu'ils infligent à beaucoup d'entre nous. C'est dans cette réflexion que réside l'intérêt principal du récit de Laurent Genefort.

[Critique publiée le 19/11/16]

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S P I N   Robert Charles Wilson - 2005

Denoël - 545 pages
18/20   Le destin de trois amis confrontés à une modification majeure du cosmos

    Dans un futur proche, un événement incroyable surgit brutalement : durant une nuit d'octobre, les étoiles disparaissent du ciel. Trois adolescents, Tyler, Jason et sa sœur jumelle Diane, sont témoins directs de cette modification cosmique alors qu'ils prenaient l'air dans leur jardin.
Terriblement anxiogène pour l'humanité, l'absence des étoiles perdure des années. La lune aussi a disparu. Le soleil, quant à lui, est un simulacre. Hormis une voûte céleste plongée chaque nuit dans l'obscurité la plus totale, le cycle de la vie sur la Terre n'est pas impacté car le climat est apparemment préservé. Du côté des technologies humaines, les conséquences retentissent davantage car l'usage des satellites devient impossible.
S'adaptant au mieux face à ce bouleversement, l'humanité poursuit son chemin en croulant sous le poids d'une infinité de questions métaphysiques et angoissantes sur l'origine de l'isolement de sa planète. Il s'avère en effet que la Terre est entourée d'une sorte de membrane nommée le Spin.

  Les trois adolescents grandissent. Jason, fils d'un industriel influent, consacre sa vie à comprendre le phénomène sur le plan scientifique. Sa sœur Diane sombre, elle, dans le mysticisme et la religion. Tyler, le narrateur de l'histoire, devient quant à lui médecin.
À la tête de la fondation Périhélie qu'il créée avec son père, Jason est au premier plan dans les découvertes liées au Spin. Ainsi, le fait est que la membrane isole également temporellement notre astre : une année sur Terre équivaut à cent millions d'années dans le reste de l'univers.
La mort du Soleil devient alors un sujet terriblement contemporain. Les cinq milliards d'années qui paraissaient auparavant infinies à l'humanité ne vont « durer » que cinquante ans sur la Terre !

  Que faire pour échapper à un sort funeste imminent ? Qui sont les « Hypothétiques », nom donné à l'entité responsable du Spin ? Quel est leur but ? Que va devenir l'humanité ?
Difficile d'en dire davantage sans déflorer l'intrigue qui renferme quelques belles surprises. Je pense notamment à l'exploitation du décalage temporel qui va permettre la mise en œuvre d'un projet pharaonique dédié à la planète Mars. Et cela ira bien au-delà du système solaire...

  Robert Charles Wilson écrit un roman de science-fiction intelligent. Le point de départ est évidemment fascinant et, bien que terrifiant, parfaitement imaginable.
L'avantage de ce genre littéraire, c'est qu'il permet d'ouvrir le champ des possibles de manière incroyable. Barjavel déclarait même à Jacques Chancel, il y a quelques décennies, que la science-fiction « est devenue, je ne dirais pas un nouveau genre littéraire, mais une nouvelle littérature. Je crois, je n'appelle pas la science-fiction un genre littéraire, parce qu'elle comprend tous les genres ».
Spin montre une fois de plus que la science-fiction est en littérature un thème majeur et riche. Le pouvoir de l'imaginaire y est considérablement stimulé.

  L'auteur joue avec les focales pour, d'un côté, aborder un sujet macroscopique à travers l'évolution de notre planète et du système solaire et, de l'autre, dresser le portrait sous l'angle sociologique d'une poignée d'individus. Cette mise en rapport entre l'infiniment grand et l'infiniment petit est à l'origine d'une sorte de vertige que le livre crée chez le lecteur.
Robert Charles Wilson prend le lecteur par la main et lui fait lever les yeux vers l'infini du ciel. Les questions qui resteront toujours sans réponse de la part de l'humanité fondent le récit et ses rouages : qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Sommes-nous seuls ? Quand l'humanité disparaîtra-t-elle ?
En filigrane apparaissent également les inquiétudes de l'écrivain américain sur le plan de l'écologie. L'histoire qu'il nous conte met en relief la fragilité et la rareté des ressources de notre planète.
Le thème de la religion et de ses dérives possibles est également très présent à travers le personnage de Diane.

  Spin est un roman sombre et assez désespéré. La fin est émouvante, grandiose et invite au voyage.
Deux autres tomes, Axis et Vortex, poursuivent l'aventure ; l'ensemble formant une trilogie.
Enfin, notons que Spin a remporté le très prestigieux prix littéraire Hugo en 2006 ainsi que le Grand prix de l'Imaginaire en 2008.

[Critique publiée le 19/11/16]

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B I L B O   L E   H O B B I T   John Ronald Reuel Tolkien - 1937

Le Livre de Poche - 380 pages
15/20   Roman fantastique d'apprentissage

    Bilbo Baggins est un hobbit qui, comme tous ses congénères, vit tranquillement dans une demeure enterrée où la routine est sa religion première. Un jour, cependant, le célèbre magicien Gandalf vient lui rendre visite et le lendemain treize nains envahissent sa maison pour y partager les agapes.
Les nains, menés par leur chef Thorin Oakenshield et accompagnés de Gandalf, font chemin vers la Montagne Solitaire où le dragon Smaug s'est installé en s'emparant d'un énorme trésor qui fût le leur jadis. Ayant besoin d'un cambrioleur pour la phase finale de leur plan, ils sont venus demander l'aide de Bilbo.
Réticent au début, Bilbo accepte de quitter le confort et le calme de son village pour traverser la Terre du Milieu et affronter les plus grands dangers.

  Le hobbit apprend à manier l'épée elfique et combattre les plus vils ennemis qui vont se dresser sur son chemin comme les trolls, les gobelins, les araignées géantes ou les wargs. Il fait aussi face à un moment de solitude profonde lorsqu'il se retrouve perdu dans l'antre de l'immonde Gollum. Là, il tombe par chance sur un trésor inestimable : un anneau magique qui confère l'invisibilité.

  Écrit à l'origine pour de jeunes lecteurs, ce livre est devenu une référence littéraire classique et les enfants comme les adultes y trouveront matière à réflexion.
Le thème qui m'a le plus séduit dans cette histoire est l'évolution psychologique de Bilbo. Peureux et attaché à sa vie routinière et sécurisante au début du récit, le hobbit s'endurcit petit à petit et prend confiance en lui. Il s'ouvre aux autres et apprend à vivre avec la communauté des nains et du magicien qui l'entoure au quotidien.
Méfiants à son égard au début, malgré la confiance que lui porte Gandalf, les treize nains découvrent un personnage qui évolue au fil des épreuves et qui prend même des initiatives et des risques jusqu'à leur sauver la vie.
En ce sens, Bilbo le hobbit est un roman d'apprentissage.

  Face au succès de cette histoire, Tolkien, sur la demande de son éditeur, poursuivit en écrivant son œuvre la plus célèbre intitulée Le Seigneur des anneaux.
Le professeur d'université a créé tout au long de sa vie une véritable mythologie dans laquelle il situe ses romans et poèmes. Il a imaginé un monde, la Terre du Milieu, et inventé une langue (le quenya) en s'inspirant notamment du finnois et de l'imaginaire de ce pays : le Kalevala.

  Bilbo le hobbit a été décliné en une trilogie pour le cinéma par le réalisateur Peter Jackson entre 2012 et 2014. Le premier opus, Un voyage inattendu, est particulièrement réussi car il montre clairement l'évolution psychologique du héros.

  Enfin, notons que deux traductions françaises existent aujourd'hui pour l'œuvre de Tolkien. Celle que j'ai lue est à l'initiative de Francis Ledoux et date de 1969. Elle souffre de quelques maladresses et lourdeurs stylistiques mais a le mérite d'avoir fait connaître et rayonner le texte dans notre pays.
En 2012, l'éditeur Christian Bourgois propose une traduction entièrement revue par Daniel Lauzon. Cette nouvelle version bénéficie notamment d'une meilleure connaissance universitaire de l'ensemble des écrits de Tolkien et a pour objectif principal de rendre cohérente l'œuvre dans sa globalité et d'harmoniser la traduction des noms propres (personnages et lieux) entre les différents récits de la Terre du Milieu. Lauzon poursuit son chantier en revisitant ensuite Le Seigneur des anneaux.
Tout cela a fait naître de nombreux débats chez les passionnés de Bilbo et Gandalf. Ainsi, Bilbo Baggins, initialement appelé Bilbon Sacquet par Ledoux, s'est vu renommé Bilbo Bessac au début des années 2010 ; ce qui a semble-t-il perturbé beaucoup d'anciens lecteurs...

[Critique publiée le 19/11/16]

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U N   B O N   J O U R   P O U R   M O U R I R   Jim Harrison - 1973

10/18 - 223 pages
14/20   L'Amérique des « loosers »

    Le narrateur, un type de vingt-huit ans, rencontre par hasard lors d'une partie de billard dans un bar un prénommé Tim. Les deux compères, sur un coup de tête, se lancent alors dans une virée folle à travers l'Amérique des années 70 avec pour dessein de faire exploser un barrage en construction sur le Grand Canyon.
Ils prennent la route et font une halte dans une petite ville où Tim invite son amie, Sylvia, à les accompagner.
Tim est un beau gosse dont le visage est profondément marqué par une cicatrice, mauvais souvenir du Vietnam. Le narrateur évoque vaguement sa vie familiale à travers sa femme et sa fille qu'il semble vouloir fuir. Sylvia, elle, est une beauté qui s'accroche à Tim malgré l'indifférence de celui-ci. Les deux tourtereaux entretiennent une relation amoureuse complexe faite de hauts et de bas.

  Le trio se lance donc à travers les États-Unis pour atteindre ce fameux barrage qu'ils accusent de tous les maux dont la nature est victime car construit « par pure cupidité et dans le mépris le plus total de la nature et de ses exigences ».
Passionné de pêche, le conteur de cette histoire craint plus que tout la destruction des forêts et des magnifiques rivières qui les traversent. Dynamiter un barrage est un acte de résistance, une façon d'exister dans une Amérique à deux vitesses où de nombreux individus sont broyés par le système libéral et peu démocratique bien souvent.

  Les trois amis mènent une vie de débauche totale. Ils ingurgitent médicaments, drogues, alcools et cela dans des mélanges souvent douteux et dangereux. Le désir sexuel est aussi synonyme de dépravation à travers la présence de Sylvia qui rend le narrateur fébrile tout au long du road-movie. Bref, ces personnages n'ont ni tabou, ni pudeur et brûlent leur vie par les deux bouts sans penser au lendemain.
Sylvia, souvent nue dans une douche ou sur son lit, électrise l'ambiance et pimente cette chevauchée de la perdition. L'histoire finit en drame bien sûr, comment cela pourrait-il être sinon ?

  Second livre de Jim Harrison, ce n'est ni son plus grand succès ni son meilleur. Mais tout son univers et sa verve si typique sont déjà là : la pêche, les arbres, les rivières, les grands espaces, les jolies filles, les paumés et éclopés en tout genre. Et tout cela dans un style littéraire direct, franc, sans langue de bois. Harrison balance ce qu'il a à dire et il a toujours fonctionné ainsi semble-t-il.
Né en 1937, cet écrivain a eu une vie tourmentée. Borgne à sept ans, scénariste pour Hollywood avec l'ami Jack Nicholson, consommateur de drogues, alcools et filles, en proie à plusieurs profondes dépressions, « Big Jim » a depuis de nombreuses années trouvé un équilibre paisible entre l'écriture de romans, les parties de pêche en rivière et son gargantuesque appétit pour la bonne cuisine.
Dans l'ensemble de ses livres, on retrouve un peu de lui dans chacun de ses personnages. Son besoin permanent de nature et de paysages grandioses transpirent dans ses écrits. Son désir de vivre tel un épicurien est également très prégnant.

  Au final, dans ce récit dont le contenu n'est finalement pas très dense, Harrison embarque le lecteur dans un road-movie mené par un triangle amoureux compliqué. On est en immersion dans l'Amérique profonde, celle du revers de la médaille, des loosers, des vieilles carcasses Ford sur le bord de la route poussiéreuse et des pin-up abimées par la vie dans des motels sordides. Il ne manque plus que Bill Monrœ et son bluegrass dans les oreilles pour s'y croire vraiment...

[Critique publiée le 19/11/16]

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L A   B A L L A D E   D E   L ' I M P O S S I B L E   Haruki Murakami - 1987

France Loisirs - 502 pages
17/20   Beau et sombre

    Alors qu'il est à bord d'un Bœing 747, Watanabe entend le doux morceau des Beatles intitulé Norwegian Wood. Aussitôt, cette musique le replonge dans sa jeunesse, à l'aube de ses vingt ans, durant l'automne de l'année 1969.
À cette époque, dix-huit années auparavant, Watanabe étudiait les grandes œuvres du théâtre dans une université de Tôkyô, logeait au foyer étudiant et travaillait chez un petit marchand de disques pour pouvoir subvenir à ses besoins. Naoko et Kizuki, ses meilleurs amis, l'accompagnaient dans cette période d'insouciance où tout semblait simple...

  Mais un drame se produit avec le suicide de Kizuki.
Amoureuse de ce dernier, Naoko se retrouve seule auprès de Watanabe. Ils deviennent hantés par cette mort soudaine, cette réalité sombre qui les a pris au dépourvu en les faisant entrer brutalement dans les tourments de l'âme.
Les deux étudiants se perdent de vue puis, au hasard d'une rencontre, se rapprochent de façon intime. Malheureusement, Naoko, bouleversée par ses démons, s'éloigne à nouveau et rejoint une maison de repos, la Pension des Amis, située au cœur des montagnes surplombant Kyôto. Là, elle vit en colocation avec Reiko, une autre patiente de trente-huit ans, professeur de musique et qui a décidé de rester dans ce lieu pour aider d'autres malades après sa guérison.
Watanabe est invité à rejoindre Naoko quelques jours. Il fait ainsi la connaissance de Reiko et découvre le fonctionnement de cet hôpital très particulier où chacun s'entraide et où patients et médecins sont sur un pied d'égalité.
Les deux filles vivent dans un petit studio entouré d'une nature apaisante et occupent leurs journées à cultiver des légumes, loin de toute radio ou télévision, outils peu propices à la déconnexion avec le monde anxiogène qui les ont plongées dans leurs souffrances.

  Dans le milieu universitaire, Watanabe rencontre lui de nouveaux amis. Il est notamment fasciné par Nagasawa, un étudiant aristocrate qui collectionne les filles et pousse Watanabe au-delà de ses principes en l'invitant à profiter de jolies jeunes femmes le temps d'une nuit après quelques verres d'alcool.
Il fait aussi la connaissance de Midori, une ravissante étudiante un peu excentrique, qui tombe rapidement amoureuse de lui.
Midori est elle aussi marquée par la mort, celle de ses parents dans son cas.
Watanabe se retrouve tiraillé entre Naoko et Midori. Engagé auprès de la première, il tient à ses principes et fait preuve d'intégrité en croyant en sa guérison prochaine et en lui promettant de lui être fidèle aussi longtemps que nécessaire. De nombreux échanges épistolaires rythment le quotidien des amoureux. Mais encore une fois, seul le destin, incontrôlable, conduira Watanabe à résoudre son dilemme...

  Haruki Murakami, célèbre écrivain japonais, nous plonge dans la période difficile du passage à l'âge adulte. Son personnage principal, Watanabe, est sérieux, intègre et donc attachant. Solitaire, il se réfugie essentiellement dans les livres et la musique. L'auteur cite ainsi au fil des pages de nombreuses références littéraires et musicales. John Updike, Scott Fitzgerald, Truman Capote, Raymond Chandler, Joseph Conrad, Thomas Mann, Thelonious Monk, Miles Davis, Bill Evans ou encore Henry Mancini sont notamment mentionnés.
Le pouvoir du livre est ainsi décrit par Watanabe : « Je lisais et relisais mes livres, et, fermant les yeux de temps en temps, j'aspirais profondément leur odeur. D'ailleurs, le seul fait de respirer l'odeur d'un livre et d'en feuilleter les pages me rendait heureux. »
Quant à la musique, le titre original du livre fait directement référence à une chanson des Beatles. Reiko joue d'ailleurs de nombreux morceaux pour apaiser l'âme tourmentée de Naoko : Desafinado, La Fille d'Ipanema, Here comes the sun, ...
Dans ce roman reviennent sans cesse deux pulsions extrêmes : celle de la vie et celle de la mort.
La mort s'exprime à travers les suicides (qui ont toujours eu une certaine prévalence au Japon) et les maladies (pour les parents de Midori par exemple) tandis que la vie s'illustre dans le bouillonnement de l'activité sexuelle. Le livre est ponctué de quelques scènes explicites, mais qui, dans ce souci d'équilibre constant entre vie et mort, ont toute leur place.
Le passage dans le monde adulte révèle les craintes souvent enfouies durant l'enfance sous la protection bienveillante des parents. En grandissant, en quittant ses géniteurs, en découvrant la liberté de la vie et l'angoisse du chemin à suivre, certaines personnalités peuvent se renfermer sur elles-mêmes jusqu'à développer des maladies mentales. Murakami décrit avec beaucoup de psychologie ses personnages et tout le roman repose sur l'étude de ces âmes bouleversées perdues entre désir, crainte et réalité. Roman initiatique, étude psychologique, éducation sexuelle, voyage dans l'exotisme d'un pays fascinant : voici les grands thèmes abordés à travers une prose fluide, délicate et poétique par l'illustre Murakami.

  À la suite de la lecture de La ballade de l'impossible, j'ai visionné l'adaptation cinématographique réalisée par Tran Anh Hung en 2010. Le film est très réussi : la mise en scène, les acteurs, l'ambiance générale, les décors et le rythme sont fidèles et respectent avec beaucoup de sensibilité l'œuvre littéraire originale.

  Une dernière remarque concernant la mise en page chez France Loisirs : de nombreuses erreurs typographiques parsèment le texte. Ainsi, le mot « monde » est à plusieurs reprises mal écrit, des signes de ponctuation mal placés, ...
C'est à se demander si l'éditeur fait encore un travail de relecture ! Décevant.

[Critique publiée le 27/10/15]

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L A   L I S T E   D E   M E S   E N V I E S   Grégoire Delacourt - 2012

Le Livre de Poche - 183 pages
8/20   L'argent ne fait pas le bonheur...

    Jocelyne, mercière à Arras, est mariée à Jocelyn. Ils mènent une vie simple et assez routinière, chose qui semble tout à fait convenir à leur équilibre et à un certain bonheur.
Bien sûr, ils nourrissent comme tout le monde quelques rêves inaccessibles et doivent accepter le lot de contrariétés que la vie amène toujours : le départ de leurs deux enfants ayant quitté le nid familial pour partir « faire » leur vie, une relation amoureuse qui s'est étiolée avec le temps et qui ne possède plus la fougue et la passion des débuts, un mari qui aime un peu trop l'alcool, etc.
Jocelyne s'épanouit socialement avec deux copines, commerçantes elles aussi dans le même quartier, et à travers un blog qu'elle a créé afin de donner des conseils en couture ; celui-ci, les dixdoigtsdor connaît un joli succès.
Poussée par ses deux amies, Jocelyne tente sa chance à l'Euro Millions. Elle remporte la coquette somme de dix-huit millions d'euros !
Elle récupère le chèque auprès de la Française des Jeux, le plie et le cache dans une chaussure en décidant de ne rien dire à personne malgré l'agitation qui secoue Arras lorsque la nouvelle s'y répand.
Jocelyne se contente principalement de faire des listes de ce qu'elle souhaiterait posséder en se demandant si cela contribuera à lui apporter du bonheur. À côté de cela, elle regrette de ne rien pouvoir améliorer au sujet de son père qui souffre d'une maladie lui causant une amnésie totale toutes les six minutes.

  C'est Jocelyn qui découvre par hasard le chèque et précipite le couple dans le chaos...

  Ce livre court possède évidemment une portée philosophique dans le sens où il fait réfléchir le lecteur sur la notion de bonheur.
Le bonheur est-il immatériel ? Argent et amour sont-ils compatibles ? Vivre l'instant présent est-il suffisant pour être heureux ? L'accumulation d'argent rend-il fou ?
Malgré le vaste horizon de réflexion ouvert par ce roman, j'ai trouvé son contenu étriqué. Le lecteur étouffe un peu dans le monde de Jocelyne qui semble gris, terne, chaque jour ressemblant au précédent. Même si cela est parfaitement crédible, j'aurais préféré découvrir un personnage plus empathique, plus passionné, plus expressif. La quasi-absence de dialogue contribue sans doute aussi à ce manque d'air.
D'autre part, la décision de Jocelyn est brutale, ses états d'âme lorsqu'il découvre le chèque ne sont pas assez développés à mon goût. Les conditions de survenue de la dernière partie du récit sont par conséquent trop légèrement évoquées.

  Bref, le rythme global manque de profondeur. La portée philosophique reste trop peu exploitée et est dépourvue d'ambition. La littérature permet d'aller bien plus loin. L'adage « L'argent ne fait pas le bonheur » est ici décliné sous une forme littéraire assez fade, manichéenne et naïve. L'auteur a un long passé professionnel de publicitaire, cela est-il un début d'explication ?
Succès public - il en faut pour tous les goûts -, le livre de Delacourt a été aussitôt transposé en film avec Mathilde Seigner et Marc Lavoine dans les rôles principaux. Gageons que celui-ci soit plus stimulant que le roman.

[Critique publiée le 27/10/15]

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L A   G R A N D E   N A G E U S E   Olivier Frébourg - 2014

Mercure de France - 154 pages
12/20   Un homme partagé entre ses rôles de père, mari, peintre et marin

    Au sein de la presqu'île de Quiberon, le narrateur nous livre ses premiers émois d'adolescent au sujet de Gaëlle, une femme d'origine bretonne et vietnamienne, blonde aux yeux bleus et à la peau de couleur résine.
Quelques années plus tard, il s'éprend de Marion, la fille de Gaëlle. Svelte, sportive et intelligente, Marion se passionne pour la nage et la plongée en mer.
Lui, fils de capitaine de la marine marchande, fait l'École navale à bord du porte-hélicoptère Jeanne d'Arc. Affecté en Martinique, à Fort-de-France, il s'y installe avec la belle Marion. Elle partage son temps entre la plongée en apnée dans les chaudes eaux antillaises et l'étude de la culture gréco-romaine.
Parallèlement à sa carrière brillante dans la Marine nationale, le narrateur est obsédé par la peinture. Durant ses deux années loin de la Bretagne, il décrit ainsi son univers : « Mon horizon : Marion, la peinture, la mer. »
La naissance de leur fille, Louise, vient compléter cet horizon par le statut de père.
Dans ce couple, chacun est finalement happé par ses obsessions : elle, la mer ; lui, la peinture et le travail. Philosophe, il pose le constat suivant : « Le monde est ainsi fait : les hommes sont des marins et les femmes des nageuses. »
Puis, c'est le retour en Bretagne où il se voit proposer le commandement du Jaguar, un bateau école qu'il fait manœuvrer dans la rude mer d'Iroise.
La peinture et la plongée happent chacun aux confins de sa passion jusqu'au drame final...

  Olivier Frébourg est un écrivain et éditeur passionné de mer. Également navigateur, il fait ici voyager le lecteur entre le Morbihan auquel il semble très attaché et les Antilles où la vie des deux tourtereaux paraît lascive, déconnectée des réalités quotidiennes.
Le sujet majeur du livre réside dans le tiraillement intérieur, presque métaphysique, auquel est confronté le personnage principal. À la fois père, mari, peintre et marin, il ne semble pas réussir à tout endosser dans son esprit et chaque jour lui apporte de nouvelles questions sur sa place dans cet ensemble de rôles et responsabilités.
L'essoufflement du dialogue dans un couple est également un thème qui apparaît en filigrane.
Concernant les réflexions autour de la peinture, j'ai relevé une phrase intéressante : « La peinture, ce devait être la désobéissance. »
En effet, un art se renouvelle et explore de nouveaux modes d'expression lorsque les artistes qui en sont les dépositaires osent dépasser, transcender, remettre en question les règles implicitement établies, les codes admis et ancrés chez chacun. En peinture, on peut et doit tout oser.

  Le style littéraire de ce roman est d'une veine très classique, entre Flaubert et Proust. Très peu de dialogues jalonnent une écriture lente, descriptive et contemplative. Finalement, c'est essentiellement l'histoire en elle-même qui m'a quelque peu ennuyé.

[Critique publiée le 27/10/15]

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N O R D - N O R D - O U E S T   Sylvain Coher - 2015

Actes Sud - 272 pages
15/20   Cavale maritime de deux petits délinquants

    Lucky et Le Petit, deux jeunes encore entre adolescence et âge adulte, ont fui L'Italie. Partis de Ligurie, ils ont traversé la France pour atterrir après 1200 kilomètres de cavale à Saint-Malo en Ille-et-Vilaine. Leur objectif est de rejoindre l'Angleterre.
Dans la cité corsaire bretonne, Lucky s'amourache d'une jeune fille de dix-sept ans. Elle est prête à les accompagner dans leur périple maritime, forte de ses « compétences » de voile acquises plus jeune lors de cours d'Optimist...
Les trois jeunes gens volent un bateau, le Slangevar, à Saint-Servan et embarquent discrètement au pied de la tour Solidor avant le lever du jour.
Armés de L'Almanach du marin breton pour seul support de navigation, les marins de fortune dressent les voiles du navire de sept mètres de long et se lancent à l'assaut de la Manche. Lucky est convaincu qu'une nuit de navigation leur suffira pour rallier l'île britannique. Mais rapidement, le temps commence à s'étirer et aucune terre ne pointe son nez à l'horizon : « Les peaux jointes de l'eau et du ciel formaient un pli lointain d'une évidente sensualité. Le soleil pénétrait l'épaisseur des voiles et ravivait l'écran rougissant. »
Leur escapade incroyable sur Bishop Rock, île minuscule dotée d'un phare et faisant office de barrière entre la Grande-Bretagne et l'océan Atlantique, fait basculer le récit dans l'inconnu. Les nuits se succèdent, la furie de l'océan s'invite à la fête : « Dans cette bousculade permanente, le voilier blanc n'était qu'un jouet malmené. »

  Sylvain Coher a écrit un beau roman. Petit à petit, au fil de l'histoire, il distille avec justesse des éléments de compréhension sur l'origine tragique de la fuite des deux garçons. Cela crée ainsi une tension continue renforcée à son tour par le quotidien de la navigation qui prend une tournure angoissante dès le second jour.
Le talent de l'auteur réside aussi dans le fait de réussir à maintenir un rythme prenant sur de longues pages en mer où il ne se passe quasiment rien. L'essentiel de la narration repose sur cet huis clos à bord d'une coquille de noix, occupée par trois individus aux psychologies tourmentées, et ballottée dans les vagues tantôt rugissantes, tantôt apaisées de l'océan Atlantique.

  Roman d'apprentissage, récit d'une cavalcade tragique, thriller ou livre de bord d'une navigation aux confins du rail d'Ouessant, Nord-Nord-Ouest rassemble tout cela dans un style d'écriture sobre et précis pour le plus grand plaisir du lecteur.

[Critique publiée le 27/10/15]

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P L U S   R I E N   Q U E   L E S   V A G U E S   E T   L E   V E N T   Christine Montalbetti - 2014

P.O.L - 285 pages
12/20   Désenchantement américain au bord du Pacifique

    Le début de cette histoire américaine relate l'arrivée d'un personnage dans une bourgade côtière après un long périple sur les routes de Californie.
Le lecteur ne saura pas d'où il vient ni qui il est vraiment mis à part qu'il est français.
Échoué à Cannon Beach, petite ville de l'Oregon située en bordure du Pacifique, le narrateur loue une chambre dans un motel et prend ses quartiers dans le bar de Moses, lieu de rassemblement des quelques locaux en cette morte saison. Il y fait la connaissance de trois personnages : Colter, Shannon et Harry Dean. Marqués par la vie, ceux-ci tentent de refaire le monde et ressassent leurs histoires du passé au goût amer.

  À travers le prisme de son personnage principal, Christine Montalbetti entrelace ainsi plusieurs parcours de vie et aborde même, à travers une histoire d'amour déchue, la traversée de l'Amérique d'est en ouest entreprise par les explorateurs Lewis et Clark en 1804...
Non loin rôde un autre personnage au charisme inquiétant. Mc Cain, d'origine irlandaise, symbolise à lui seul la cruauté des États-Unis. Entouré de quelques malfrats, il règne sur ce petit monde provincial à la manière d'un chef de bande.
De façon insidieuse, des signes que le français ne perçoit pas véritablement vont s'accumuler au fil des pages et faire monter la tension jusqu'à l'événement final. Une allusion de Colter aux « grenouilles » pour désigner les français ou un reproche de Shannon à l'encontre des mêmes français pour ne pas avoir levé le petit doigt lorsque son frère est mort en Irak illustrent ces messages à demi-mot que le narrateur ne saura pas interpréter.

  L'auteur tisse un roman âpre et brosse le portrait d'une Amérique loin de l'American way of life. Elle s'inscrit dans la veine du roman social qui montre que cette nation de héros comporte sa face sombre, sa misère, ses individus broyés par le système libéral, ses victimes des crises financières et sociales, son racisme ethnique sous-jacent dont notre français fera les frais.
Cette tragédie est d'autant plus forte qu'elle prend place dans un décor où la nature sauvage est omniprésente, où l'océan impose sa force et les volcans leurs éruptions chaotiques.

  Le style littéraire de Montalbetti est original. Les phrases sont souvent très longues car remplies de digressions. Néanmoins, cela est extrêmement plaisant à lire et n'amène en aucun cas une lourdeur stylistique.
Globalement, même si la forme de ce livre m'a donc séduit et que le début est très prometteur, j'ai trouvé le propos un peu déconcertant et poussif. Le message délivré par l'auteur n'est pas clairement établi, l'histoire se traîne et manque d'unité, la chute finale laisse sur sa faim. Quant au narrateur, on regrette aussi de ne pas en connaître davantage à son sujet.

  Ce titre a obtenu le prix Henri Queffélec 2015 remis par six jurés, dont Makibook, sous la présidence d'Alain Jaubert au festival Livre & Mer de Concarneau.

[Critique publiée le 27/10/15]

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U N E   F E M M E   S I M P L E   Cédric Morgan - 2014

Grasset - 169 pages
12/20   Hommage à une bretonne du XIXe siècle

    Jeanne est une géante, de carrure imposante, pleine de force à revendre. Dans la Bretagne du XIXe siècle, elle occupe la fonction de batelière-passagère dans les méandres du golfe du Morbihan.
Sur une petite embarcation à voile et équipée d'avirons, elle transporte ainsi personnes, marchandises et animaux entre le port de Logeo et Vannes. Quels que soient le temps et la mer, elle assume la mission qu'elle s'est donnée et n'hésite jamais à mettre sa vie en péril pour sauver naufragés et cargaisons tombées à l'eau.

  Jeanne se marie avec Louis, un pêcheur d'Islande. Leur premier enfant meurt au bout de quelques mois. Elle surmonte cette horrible épreuve et met au monde deux autres filles. Plus tard, elle perd malheureusement son mari, emporté par les affres d'un terrible métier dans des eaux froides et éloignées du nid breton.
Son incompréhension est totale : « Elle sentait la colère monter en elle, l'envahir. Elle en voulait au bon Dieu, soi-disant bon, soi-disant tout-puissant, qui déjà lui prenait sa fille et qui, en supplément, au lieu d'exaucer les prières de l'enfant, lui arrachait un père, tuait l'époux. »

  L'écrivain Cédric Morgan nous plonge dans une Bretagne enracinée dans ses traditions, dans ses croyances religieuses, dans l'âpre vie quotidienne de la première moitié du XIXe siècle. Comme dans l'œuvre de Thomas Hardy, la fatalité s'abat impitoyablement sur les vies et broie les destins de façon brutale.

  Quant au contexte de création du roman, l'auteur a imaginé la vie de cette femme à partir de très rares indications.
Ainsi, Jeanne a réellement existé ; dans une impasse du port du Logeo se trouve une plaque portant l'inscription « Jeanne Le Mithouard (1778 - 1842) ».
Le livre témoigne d'une belle démarche qui vise à mettre en lumière la vie d'une femme oubliée de tous.
Cédric Morgan imagine même une personne aux idées subversives qui n'hésitait pas à rejeter le lourd carcan de la religion de mise en Bretagne à cette époque : « Aux yeux de la religion la vertu d'une jeune fille, voire d'une femme, consistait dans l'absence de désir. Cette idée lui avait paru très tôt contre nature. »

[Critique publiée le 27/10/15]

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V A L S E   B A R B A R E   Daniel Cario - 2014

Palémon éditions - 219 pages
12/20   Un amnésique découvre son terrible passé

    Toussaint Galoan est patron pêcheur à bord d'un chalutier, la Marie-Roxane, dans le petit port breton de Loguiven. Il coule des jours heureux avec la belle Anne-Rose.
Son histoire est extraordinaire puisque ce marin refait sa vie suite à un naufrage sur une petite île perdue. En effet, après plusieurs années d'isolement sur un caillou appelé Galoan, il a été retrouvé à la Toussaint et ramené sur le littoral breton. Amnésique, il n'a plus aucun souvenir de sa vie précédant le naufrage. Ne connaissant plus sa réelle identité, il a été baptisé Toussaint Galoan en raison des circonstances de sa « renaissance » dans la société.

  Rapidement, le récit prend une tournure sombre. Le cadre de vie idyllique de Toussaint vire au cauchemar lorsqu'il devient traqué par une mystérieuse inconnue qui compte bien le tuer...
Convaincu que cette poursuite morbide est liée à son passé, il se met à chercher le moindre indice lui permettant de comprendre son histoire. Petit à petit, il remonte ainsi le fil du temps et découvre qu'avant son naufrage, il s'appelait Tommy McGrawen et vivait sur une île située au large de l'Islande.
Tommy n'avait rien du gentil Toussaint et c'est avec effroi que l'homme découvre sa véritable nature...

  Daniel Cario, originaire du Morbihan, est un auteur qui a écrit dans différents domaines littéraires : ouvrages autour de la culture bretonne, romans pour adolescents, policiers.
Ici, il nous livre un polar reprenant un procédé littéraire souvent utilisé : un héros amnésique ou schizophrénique qui renoue avec sa réelle identité. C'est le cas du personnage principal de la bande dessinée XIII par exemple ou encore du policier de l'excellent roman Shutter island de Dennis Lehane ou du héros du plus pâlot Puzzle de Franck Thilliez.
Valse barbare constitue un titre correct pour une lecture d'été. Il ne porte aucune grande ambition et ne renouvelle pas le genre.
Le lecteur se laisse volontiers emporter par cette histoire qui souffre tout de même de quelques maladresses dans son équilibre et reste un peu tordue et avare d'explications crédibles quant à l'incroyable survie sur une île déserte et l'improbable réadaptation au monde moderne du personnage principal.
La fin du roman est heureusement captivante, et malgré ces quelques défauts, le lecteur ne peut lâcher le livre tant qu'il n'a pas découvert les derniers rebondissements terrifiants qui accablent Toussaint Galoan.

[Critique publiée le 27/10/15]

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L ' I N C R O Y A B L E   H I S T O I R E   D E   W H E E L E R   B U R D E N   Selden Edwards - 2008

Le Cherche Midi - 647 pages
19/20   Un roman magistral sur un rythme endiablé

    Nous sommes en 1988. Wheeler Burden vit à San Francisco, sur la côte ouest des États-Unis. Gloire du rock dans les années 70, il s'est depuis retiré du show-biz et vient de consacrer de longues années de travail à la rédaction d'un essai sur la ville de Vienne à l'aube du XXe siècle.
Agressé alors qu'il rentrait tranquillement à son domicile, un phénomène extraordinaire survient : Burden se retrouve subitement propulsé dans la capitale de l'Empire austro-hongrois en 1897 !

  Désemparé et démuni devant cette situation inconcevable, l'américain commence par voler les habits d'un citoyen de la ville afin de se fondre rapidement dans l'époque. Heureusement, sa connaissance approfondie de Vienne à cette période historique lui permet de trouver rapidement des repères. En effet, sa mémoire est intacte et il a en tête toutes les informations de son livre qui est en réalité une mise au propre des nombreuses notes d'Esterhazy, son professeur d'histoire durant ses études à Boston, qui a longuement vécu à Vienne.
Malgré la terrible perturbation occasionnée par ce voyage temporel, Wheeler a un énorme avantage sur ses concitoyens : il connaît tous les événements qui vont survenir entre 1897 et 1988. Il a conscience que l'Europe est au bord du gouffre, qu'une crise économique majeure va se déclencher, que deux guerres mondiales vont ravager une partie de l'humanité et que l'atroce extermination des juifs va être ordonnée par Hitler, encore gamin en 1897 !
Cette prise de conscience vertigineuse provoque en lui d'interminables questions métaphysiques sur la neutralité qu'il doit conserver par rapport aux événements majeurs qui se préparent ou l'action qu'il doit mener pour éviter le cataclysme.

  Afin d'obtenir la meilleure des aides, il décide d'aller consulter celui qui deviendra mondialement célèbre quelques années plus tard : un médecin encore inconnu qui loge au 19 Berggasse et qui se nomme Sigmund Freud. Ce dernier se passionne vite pour ce patient hors du commun, intelligent et extrêmement clairvoyant sur de nombreux sujets.
Wheeler rejoint également la Jung Wien qui est un mouvement d'artistes et d'intellectuels d'avant-garde à Vienne. Au cœur de cette communauté, il croise des personnalités passionnées par la politique et l'avenir de leur pays et de ses voisins.
Il rencontre aussi Weezie Putnam, une jeune américaine venue écrire des articles sur la musique de Mahler, dont il tombe très vite amoureux.

  À partir de là, Selden Edwards, l'auteur qui a écrit ce roman sur une période de trente années, s'amuse à relier un tas d'événements, à se faire croiser entre passé et futur de nombreux personnages dans un subtil découpage du récit qui offre au lecteur des chapitres jamais avares de révélations incroyables. Wheeler Burden est en effet loin de se douter de l'identité de certains individus qu'il croise à Vienne et de la situation plus que complexe dans laquelle il s'est fourré.
Emporté dans le rythme haletant d'une valse temporelle infinie, le lecteur suit tout cela d'un œil gourmand, lâchant de moins en moins le livre et se délectant de chaque instant passé en sa compagnie.
J'ai vibré avec le héros de ce récit, j'ai aimé avec lui, j'ai réfléchi à ses côtés, j'ai enrichi mes connaissances sur la période charnière située entre les XIXe et XXe siècle en Europe centrale, j'ai appris sur la naissance de la psychanalyse, sur la construction des cathédrales, sur la mythologie, ... J'y ai même aperçu un jeune garçon prénommé Adolf dans un petit village de la campagne autrichienne...
Il est difficile de commenter davantage cette histoire sans la dépouiller de ses trouvailles ni y détruire la magie qui attend son futur lecteur.

  L'incroyable histoire de Wheeler Burden est un roman érudit et incroyable. Son originalité est rafraîchissante dans un univers où beaucoup de livres se ressemblent et confinent au déjà vu. De plus, la narration est fluide et l'auteur veille à ne jamais perdre son lecteur dans le dédale incroyable de rebondissements qu'il distille au fil des pages. Chaque chapitre apporte quasiment un revirement de situation, une tension qui appelle à connaître la suite.
Quelques efforts de mémoire et de concentration pour recouper les informations sont parfois nécessaires bien évidemment mais le jeu en vaut la chandelle car l'évasion qu'offre ce pavé est unique.
Sur le plan de la forme, le talent littéraire de l'auteur est également à signaler ainsi que le soin apporté à la traduction française.
Bref, un sacré bouquin à tout point de vue et qui fait partie des rares livres que je relirai pour rêver à nouveau et en saisir toutes les subtilités !

[Critique publiée le 13/01/15]

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P U Z Z L E   Franck Thilliez - 2013

France Loisirs - 513 pages
13/20   Un thriller aux allures de jeu vidéo

    Le récit débute par la découverte dans un chalet des Alpes françaises des corps de huit victimes tuées à coup de tournevis. À l'extérieur se trouve un individu, sans doute le meurtrier, hagard et l'outil encore à la main.

  Environ un an plus tard, le lecteur fait la connaissance du personnage principal de ce roman. Ilan, un jeune homme, travaille de nuit dans une station-service et vit une existence tourmentée après la disparition de ses parents dans un tragique accident de voilier.
Son ancienne petite amie, Chloé, lui rend soudainement visite ravivant en lui une peine de cœur difficile elle aussi à surmonter. Mais la jeune femme vient avec un unique objectif : attirer Ilan dans une chasse au trésor, un jeu grandeur nature qui se nomme Paranoïa. L'ancien couple était en effet friand de cette activité extrêmement chronophage mais souvent prometteuse de gains mirobolants pour les participants les plus perspicaces.
Malgré ses premières réticences à sombrer de nouveau dans le rythme infernal d'une enquête aux indices souvent ardus à déchiffrer, Ilan est piégé par l'emballement de Chloé et devient vite convaincu que le jeu est déjà entré dans sa vie indépendamment de son choix.
Avec à la clé un gain de 300 000 euros, Paranoïa est un jeu qui cultive plus que jamais le mystère pour les candidats. Quand commence réellement la partie ? Quelle en est la porte d'entrée ? Qui l'organise ? Pourquoi Ilan ressent-il un lien fort entre ce jeu qui arrive sans prévenir dans son existence chaotique et le mystère qui entoure la mort de ses parents ?
Rapidement, les indices se succèdent menant Ilan et Chloé au cœur de l'action dans un hôpital psychiatrique désaffecté perdu au fin fond des montagnes savoyardes.
Coupé du monde extérieur au sein de cet établissement cerné de murailles, inquiet par la rudesse de l'hiver qui s'annonce, Ilan découvre les autres participants à ce jeu machiavélique dont les règles sont particulièrement anxiogènes :

 « Règle numéro 1 : Quoi qu'il arrive, rien de ce que vous allez vivre n'est la réalité. Il s'agit d'un jeu.
  Règle numéro 2 : L'un d'entre vous va mourir.
»

  Le huis clos se met alors en place laissant l'angoisse monter crescendo jusqu'au dénouement final.

  Ce thriller fait évidemment penser au bijou de Dennis Lehane intitulé Shutter island et publié en 2003. L'action se déroule dans le même type de lieu et le renversement final est également du même acabit.
Cependant, j'ai beaucoup moins apprécié Puzzle.
La densité psychologique des personnages reste très secondaire, le style d'écriture est assez froid, clinique, sans charme particulier ; seule l'efficacité est recherchée pour servir l'histoire. J'ai eu l'impression non pas de lire un livre mais d'évoluer dans un jeu vidéo. Ardent défenseur de la valeur ajoutée de la littérature dans la stimulation de l'imaginaire, je reste donc dubitatif quant à la forme de l'exercice auquel s'est livré Franck Thilliez.
Heureusement, ce roman possède tout de même des qualités. L'auteur a découpé son histoire sous forme de chapitres courts et nerveux dont chaque dernière page appelle irrémédiablement à attaquer le suivant. Le dénouement est également clairement explicité, Thilliez ne laissant pas le lecteur, comme c'est parfois le cas, sujet à de multiples interrogations et interprétations sur le sens des dernières lignes.

  Pour terminer, je tiens à m'insurger contre le coût exorbitant facturé par l'éditeur France Loisirs pour la présente édition. Le prix appliqué est celui d'une édition en grand format alors que l'objet vendu ne possède qu'un gabarit à peine plus grand que celui de la version en livre de poche qui est, elle, deux fois moins chère...

[Critique publiée le 13/01/15]

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L A   T R I L O G I E   D E   B É T O N   James Graham Ballard - 1973 / 1975

Denoël - 558 pages
10/20   Trois romans d'anticipation sociale

    Ce recueil est constitué de trois romans écrits par l'anglais James Graham Ballard dans les années 70.
La thématique générale abordée dans La trilogie de béton est la déshumanisation de la société par notre civilisation urbaine et sans âme qui ne cesse de broyer l'individu par cette propension à tout bétonner et rationaliser.

  Crash !, écrit en 1973, est le premier récit. Il décrit les relations très ambigües entre le narrateur, dénommé Ballard, et Vaughan qui est une sorte de pervers fasciné par les relations entre les accidents de voiture, les blessures qu'ils peuvent occasionner et le sexe. Entouré de quelques autres personnages, Ballard et Vaughan sacralisent les collisions entre véhicules en leur donnant une dimension sexuelle très forte.
Considéré comme culte par toute une génération, Crash ! a été adapté au cinéma par David Cronenberg en 1996. Je n'ai pour ma part absolument pas accroché à ce délire littéraire laborieux qui décrit à chaque page des tôles froisseés et des coïts. Ce ne sont pas les déviances sexuelles relatées qui m'ont dérangé mais cette trame romanesque longue, ennuyeuse, déroutante et sans finalité. Ce mariage incessant entre les séquelles provoquées par les accidents de la route et les comportements sexuels imaginés par Vaughan et le narrateur laisse interrogateur et dubitatif sur le message transmis au lecteur.
Pour cette première plongée dans l'œuvre réputée de Ballard, l'ennui m'a littéralement envahi...

  Le second opus, quant à lui, est davantage captivant. Il relate l'histoire extraordinaire de Maitland, jeune cadre dynamique, qui est victime d'un accident sur une autoroute de la banlieue de Londres.
Sa voiture plonge dans une sorte de no man's land à la croisée de plusieurs voies rapides surélevées et de leurs échangeurs. Au sein de cette complexe infrastructure routière se niche une zone oubliée de tout le monde en forme de triangle.
Maitland, blessé, arpente cette île entourée de bitume et de voitures filant à toute allure du matin au soir. Sous ses airs de décharge à ciel ouvert, cet espace soi-disant abandonné va lui réserver quelques surprises...
Derrière une histoire originale, mais à la facture classique et un peu datée au niveau du style, se cache en réalité un message toujours d'actualité. Ainsi, Ballard dénonce cette modernité qui, sous prétexte de mieux les faire communiquer, isole encore davantage les êtres humains. Le lecteur peut facilement extrapoler le discours de L'île de béton et remplacer les réseaux routiers par les réseaux sociaux nés dans les années 2000 : aujourd'hui, l'homme moderne peut avoir des centaines d'amis du jour au lendemain mais, paradoxalement, la solitude et la souffrance engendrée touchent de plus en plus de personnes aussi bien jeunes qu'âgées...
Maitland aussi est au cœur du modernisme ; pourtant, plus personne ne fait attention à lui.

  La trilogie se termine avec I.G.H (pour Immeuble de Grande Hauteur) qui décrit les relations humaines au sein d'une tour de quarante étages abritant deux mille personnes. Ballard observe à nouveau un microcosme fermé et montre comment un incident anodin peut conduire à une guérilla urbaine. Un grain de sable suffit pour enrayer la mécanique d'un modernisme arrogant et faire s'effondrer tout un modèle sociétal.
À noter que le thème de I.G.H est également abordé, sous un autre angle, dans l'excellent roman de Robert Silverberg intitulé Les monades urbaines.

  Je reste globalement déçu par cette première incursion dans l'œuvre de Ballard. Le style a mal vieilli, la perversité est tellement omniprésente que le lecteur finit par être mal à l'aise ou simplement lassé. Le propos de fond reste cependant intéressant et toujours d'actualité. Voilà sans doute pourquoi l'homme suscite toujours autant d'intérêt aujourd'hui...
Enfin, je ne félicite pas les éditions Denoël qui ont pondu, pour un prix exorbitant, un recueil de mauvaise qualité : des fautes non corrigées dans L'île de béton, un papier jaunâtre du plus mauvais goût et enfin une conception graphique hideuse en première de couverture !

[Critique publiée le 13/01/15]

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S E U L   D A N S   B E R L I N   Hans Fallada - 1947

Gallimard - 556 pages
18/20   Deux héros unis face à Hitler

    Dans un immeuble de la rue Jablonski à Berlin vivent quelques personnages ordinaires dans ce début des années 40 durant lesquelles le IIIe Reich cherche à étendre son empire à l'est comme à l'ouest : Frau Rosenthal, vieille femme juive dont le mari a été déporté, les Persicke, famille dont les fils s'épanouissent dans les Jeunesses hitlériennes, les Quangel, paisibles ouvriers sans histoires, ou encore Fromm, magistrat à la retraite.
Suite à l'annonce de la mort de leur fils au front, Otto et Anna Quangel décident de ne plus cautionner la folie hitlérienne et d'agir. Laminé par la disparition de leur enfant parti défendre des idéaux peu reluisants, le couple se lance dans l'écriture et la distribution secrètes de cartes comportant des messages anonymes dénonçant le régime au pouvoir.
Terrorisés à l'idée de se faire démasquer, l'homme et la femme vont longuement réfléchir à la meilleure stratégie à adopter pour la confection de ces messages et leur distribution. En effet, la tâche est rude dans ce climat nauséeux où chacun épie son voisin et n'hésite pas à le dénoncer à la moindre incartade dans l'espoir de s'attirer les bienveillances du parti fasciste.
« Brûlant » les mains de ceux qui les ramassent, les messages subversifs ne circuleront pas suffisamment comme escompté initialement par leurs auteurs ; au contraire, ils seront la plupart du temps sagement remis aux autorités, lesquelles s'emploieront à trouver le ou les coupables dans cette affaire dite du « trouble-fête ».
La résistance des Quangel va alors mobiliser le commissaire Escherich durant de nombreux mois. Lui aussi, à son niveau, subira les foudres de son supérieur hiérarchique pour incompétence dans la résolution de cette énigme berlinoise.

  Cette histoire, trame principale du roman, relatant la descente aux enfers de simples habitants nous présente également une galerie de personnages ayant un lien plus ou moins direct avec Otto et Anna Quangel. L'auteur nous démontre à quel point chaque individu était épié sous le régime national-socialiste ainsi que la disparition totale de toute confiance unissant les allemands entre eux.
Le mot d'ordre demeurait la méfiance la plus totale, le repli sur soi inconditionnel car tout lien ou relation entre deux individus devenait suspect aux yeux de la Gestapo.

  Ce livre, inspiré de faits réels, est étonnamment mature si l'on considère la période à laquelle il a été écrit.
Hans Fallada, de son vrai nom Rudolf Ditzen, termina sa rédaction en 1946 avant de mourir l'année suivante. Et malgré le manque total de recul et d'analyse sur cette période atroce de l'histoire, il évoque déjà les camps de concentration et la torture permanente dans les prisons allemandes.
L'auteur, qui souffrait de ses fortes dépendances à l'alcool et à la morphine, décrit également tous les rouages pernicieux qui sous-tendaient le régime politique nazi.
Quant à la ville de Berlin, il y fait ressentir avec brio la peur qui régnait à chaque coin de rue et le climat pesant des délations quotidiennes dans chaque quartier ou même chaque immeuble.
Enfin, ce récit rappelle aussi que l'écriture reste une arme accessible à tous, même aux gens simples comme les Quangel, dès lors qu'il s'agit d'entrer en résistance contre une dictature. Ainsi, Seul dans Berlin est un hommage à tous ces écrivains ou journalistes qui à travers leurs livres, journaux ou blogs aujourd'hui parviennent à mettre en difficulté des pouvoirs totalitaires. De Victor Hugo dénonçant la peine de mort dans ses romans jusqu'aux jeunes gens ayant utilisé les nouvelles technologies pour asseoir les révolutions arabes, l'écrit et l'art plus généralement demeurent des outils de liberté inégalables.

  Seul dans Berlin a connu un énorme succès depuis sa parution.
La dernière partie, où l'amour et la mort deviennent les uniques leitmotivs narratifs, est bouleversante. Fallada nous fait toucher du doigt l'horreur absolue des cachots, prisons et maisons de la mort dans l'Allemagne nazie. Les images évoquées sont absolument effroyables et inoubliables.
Dans un subtil jeu d'équilibre, cette noirceur est contrebalancée avec talent par des images d'amour, de paix et de sérénité intenses.
La tension finit par monter crescendo pour nouer un drame digne d'une pièce de Shakespeare...
Un livre à lire et prescrire pour ne jamais oublier...

[Critique publiée le 06/03/14]

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L E S   R O I S   D ' A I L L E U R S   Nicolas Deleau - 2012

Payot & Rivages - 363 pages
13/20   Poésie maritime

    Depuis Dunkerque et son Bart t'abat, taverne des marins de passage, Robert récolte les histoires du monde entier.
Sous forme écrite ou orale, il reçoit des lettres et colis des autres bouts du monde et tisse un maillage des expériences et vies maritimes de ses amis voyageurs.
Le lecteur est ainsi embarqué à Manille pour découvrir le quotidien de Thomas, cherchant l'inspiration pour écrire, et généreusement hébergé chez un vieux prêtre missionnaire. Dans une atmosphère moite où la chaleur étouffante rend exubérante la moindre végétation, Thomas scrute à l'ombre des persiennes de la demeure de son hôte les mouvements sur le port de commerce tout proche. Nuit et jour, durant des semaines, il observe le flux incessant des immenses bateaux et les armées de mystérieux manutentionnaires qui s'affairent autour des cargaisons.
Dans un univers radicalement opposé, le récit se poursuit sur les terres glauques de Mourmansk où l'aridité des décors rime avec la misère des habitants mais aussi l'accueil chaleureux que ceux-ci réservent sans modération aux étrangers. Bout du monde russe, « Mourmansk, plus qu'une destination, était une destinée ».
La vie à Luanda, capitale de l'Angola, est également longuement décrite. Cette ancienne colonie portugaise a connu une longue guerre civile suite à son indépendance en 1975 et on pense bien évidement à la magnifique chanson de Lavilliers à ce sujet.
La plage de Santiago est un curieux endroit où les carcasses de vieux navires se désagrègent lentement dans un paysage de rouille et de sable.
Paulo, pauvre pêcheur, s'endort au retour de sa sortie en mer et imagine dans l'océan bleu et infini les longues toiles du marché où les étals de poissons sont tenus par les femmes : « Champ de femmes, champ de matrones sèches ou épaisses, champ de ventres fertiles, de désirs flous, de fleurs de chair et de rires obscènes. Seule à l'écart, certaine, plus belle que les autres, l'appelle d'un œil brûlant. Elle est jeune, fine, mêle la candeur et les lueurs du vice. Ses cuisses tremblent à peine, son ventre ondule, mais si faiblement qu'on croit se tromper. Le coin d'ombre où elle se tient, magnétique, d'un bleu de nuit, prend la densité des lieux de culte. Étal sacrificiel. »
Enfin, bien sûr, comment parler de ces escales maritimes sans évoquer la mythique cité de Valparaíso ? La « perle du Pacifique » à laquelle Alain Jaubert a consacré un bijou de la littérature, Val Paradis, Goncourt du Premier Roman en 2005. Chez Nicolas Deleau aussi la dimension sacrée de ce port de rêve transpire dans la phrase suivante : « À Valparaíso nom de Dieu, Val Paradis, le port du bout du monde, l'escale de l'autre côté, la récompense du cap. »

  Nicolas Deleau enseigne aujourd'hui le français en Inde après avoir déjà été professeur dans de nombreux pays dont l'Angola et l'Éthiopie. L'homme connaît donc bien les lieux qu'il décrit et a longuement bourlingué aux quatre coins du monde.
Les Rois d'ailleurs a été primé au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo en 2013 en recevant le prix de la Compagnie des Pêches.
Pour ma part, j'ai parfois eu du mal à suivre le lien entre les différents récits qui s'enchevêtrent de façon complexe et qui font partie d'une trame générale à la ligne directrice floue.
En revanche, j'ai été littéralement scotché par la qualité littéraire de ce roman. Les images, les descriptions, les ambiances de port sont superbement restituées. Ayant vécu à Brest et longuement arpenté le port de commerce de cette cité, j'ai retrouvé cette émotion qui saisit le marcheur lorsqu'il longe les quais et lit sur les coques des navires en escale autant de noms qui font rêver. L'auteur magnifie les paysages de grues déchargeant les lourdes coques au bout des sombres jetées portuaires et en fait de la dentelle écrite.

  Un dernier extrait pour conclure : « À Mourmansk, on cogne sans distinction et sans haine. Les hommes du port sur les putes, les mafias sur les deux, l'alcool et le froid sur tous. »

[Critique publiée le 18/07/13]

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R O A D M A S T E R   Stephen King - 2004

Albin Michel - 444 pages
19/20   Leçon d'acceptation

    En 1979, dans une station-service de Pennsylvanie s'arrête une Buick Roadmaster de 1954. Jusque-là, rien d'anormal.
Un homme étrange descend alors de la voiture. Le pompiste entrevoit son visage à la peau cireuse et aux yeux en forme d'amandes. L'individu au chapeau noir rentre dans la station pendant la durée du plein, il n'en ressortira jamais et restera définitivement introuvable.
La voiture est alors récupérée par la Compagnie D de la police d'État de Pennsylvanie et l'enquête affectée au policier Curt Wilcox.

  En 2001, Curt est victime d'un accident mortel. Percuté par un 38-tonnes lors d'un banal contrôle routier, il laisse son fils Ned sans père.
Le jeune homme passe l'été au sein de la Compagnie D, dans l'ombre du défunt, à faire de petits travaux manuels. Très rapidement, il est intrigué par le hangar B qui renferme une vieille Buick.
Sandy DearBorn, nouveau chef de la Compagnie D affecté par le destin des Wilcox, se lie d'amitié avec le jeune Ned et décide de lui raconter les vingt dernières années passées autour du mystérieux hangar...

  Le roman est ainsi constitué de chapitres racontant différents épisodes de l'expertise de ce véhicule depuis la fin des années 70.
Selon le point de vue, le narrateur change et les différents membres de la Compagnie D se remémorent des anecdotes plus ou moins terrifiantes à l'adresse de la jeune recrue Ned Wilcox.
Par exemple, lors de sa récupération dans la station-service, la Buick se révèle être constituée d'un tableau de bord factice. Ensuite, dans le hangar où elle est entreposée, d'étranges phénomènes vont se dérouler régulièrement : fluctuations de la température, orages électriques, éclairs lumineux, bourdonnements, ...
Des événements encore plus dramatiques surgiront dont la disparition d'un policier ou l'apparition de créatures inconnues !

  Cette suite de flashbacks se situe entièrement dans les locaux de la Compagnie D et sur les routes alentours. Cela semble avoir dérangé beaucoup de lecteurs qui ont regretté le manque de rythme et d'action. Je pense au contraire que le récit tient en constante haleine celui qui prend la peine de le commencer.
Dès les premiers chapitres, une tension permanente s'installe pour le lecteur qui s'identifie aisément à Ned écoutant cette histoire incroyable. Les nerfs sont ensuite mis à rude épreuve dans certaines scènes. Je pense notamment à la dissection dans un étroit cagibi de la grosse chauve-souris, à l'œil vitreux et démesuré, par Curt Wilcox penché sur son microscope et deux collègues dont l'un qui tient sa caméra en évitant de vomir. Stephen King maîtrise l'art de nous donner la réelle impression d'être dans cette pièce exiguë, des gouttes de sueur perlant aux tempes.
Une autre créature dont je n'en dirai point davantage nous tétanise également et ces réflexions menées par l'un des policiers nous laisse entrevoir le caractère inimaginable des événements racontés : « On aurait dit que mon cerveau avait perdu la faculté de donner quelque sens que ce soit à ce que mes yeux voyaient. En tout cas, ce n'étaient pas des jambes, ni des pattes, et il y en avait trois. »
Cet épisode renversant est aussi l'occasion d'ouvrir une réflexion sur les problématiques de différence et de tolérance.

  Les avis mitigés à propos de Roadmaster font également souvent référence aux nombreuses questions qui restent en suspens à la dernière page.
Je vois là au contraire un livre sur l'acceptation. Chacun dans sa vie est confronté à des écueils qui restent parfois sans solution, doit faire des compromis et ne pas prendre le chemin initialement prévu. Ainsi, toute l'histoire racontée par la Compagnie D doit être extrapolée et vue comme une allégorie des vicissitudes de la vie.
À ce titre, l'auteur, dans ses notes passionnantes en postface, décrit son travail comme une « méditation sur la qualité essentiellement indéchiffrable des événements de la vie, et sur l'impossibilité dans laquelle nous sommes de leur trouver une signification cohérente ».

  Enfin, il est à noter que la rédaction du manuscrit, commencée en 1999, a été interrompue par le terrible accident dont a été victime Stephen King la même année. Comme son personnage Curt Wilcox, l'écrivain du Maine est renversé par un camion et gravement blessé. Ou comment la fiction a tragiquement rattrapé la réalité...

[Critique publiée le 06/03/14]

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S H I N I N G   Stephen King - 1977

Le Livre de Poche - 471 pages
14/20   Le démon de l'alcool

    Jack Torrance, sa femme Wendy et leur fils Danny vivent de manière précaire après que le père de famille a perdu son emploi suite à une altercation liée à son problème avec l'alcool.
Déchu de son activité de professeur dans le Vermont, Jack fait jouer ses relations pour trouver assez rapidement un nouveau poste provisoire. Il est ainsi nommé gardien de l'hôtel Overlook durant l'hiver. Ce palace, construit dans les montagnes du Colorado, bénéficie d'une vue somptueuse sur des sommets grandioses et demeure une référence pour de riches touristes qui viennent en profiter en saison estivale.
Durant l'hiver, l'établissement est totalement isolé car les routes y menant sont lourdement enneigées. La famille accepte donc d'y passer la basse saison avec pour principale mission de soigner les caprices de la chaudière régissant la température dans les trois ailes du bâtiment.

  Dès leur arrivée à Overlook, Danny perçoit un sentiment de terreur lié à ce lieu.
Du haut de ses 5 ans, cet enfant est différent des autres car il possède un don, le « Shining », lui permettant de connaître les pensées des autres, de localiser des objets égarés ou encore de visualiser des situations du passé ou à venir.
Acculé dans une impasse financière, Jack doit absolument honorer son travail. Danny se retrouve ainsi tiraillé entre la peur que lui inspire l'établissement et celle de voir son père abandonner leur dernière chance de salut.
La neige isolant rapidement la famille, la voie la plus sage consiste finalement à rester bien au chaud au sommet des montagnes...

  Rapidement, le chef de famille découvre une multitude d'anciens documents près de la chaudière, dans la cave, et s'entête alors à reconstituer l'histoire peu reluisante de l'hôtel, ancien repère de mafieux. Son attirance pour l'alcool qui devient de plus en plus forte provoque chez Danny des sentiments ambivalents à l'égard de son paternel.
L'enfant, de son côté, explore aussi les interminables couloirs et les chambres obscures et vides. Et malgré l'avertissement formel du sympathique Dick Halloran, responsable des cuisines, il est continuellement attiré par une chambre bien précise, celle au numéro 217...

  Troisième roman de King, Shining signe le début d'un succès qui ne s'arrêtera jamais durant les décennies qui vont suivre. Considéré comme un roman phare de son œuvre, cet huis clos aborde de face la fragilité des personnes alcooliques et l'éclatement du noyau familial qui bien souvent en résulte. Le contexte fantastique peut finalement n'être vu que comme une séduisante mise en forme qui permet de traiter dans le fond une maladie qui n'en finit pas de faire des ravages.
Stephen King a lui-même rencontré de gros ennuis liés à sa consommation d'alcool et de drogue dès la fin des années 70 et ce durant trente-cinq années. Ses addictions sont omniprésentes bien au-delà de ce livre car l'ensemble de sa bibliographie regorge de personnages soumis aux sirènes pernicieuses de la boisson. L'alcoolisme de Jack Torrance est ici un vice dans lequel s'engouffrent les forces maléfiques qui règnent sur l'hôtel.
Quelques images vraiment terrifiantes naissent à la lecture du roman. Par exemple, celle de la première entrée de Danny dans la chambre 217 subsiste bien longtemps après avoir tourné la dernière page. J'avoue avoir eu quelques réticences à monter seul dans ma salle de bain qui comporte une baignoire les premiers soirs suivant cette lecture.
Lors de son interview par François Busnel sur le plateau de La Grande Librairie le 14 novembre 2013, Stephen King a reconnu que cette scène avait été parmi la plus terrifiante à écrire de toute sa carrière et que son inspiration était précisément venue du film Les Diaboliques (Henri-Georges Clouzot, 1955).
Trente-six années après sa création, je confirme que l'effet est resté terriblement glaçant, preuve d'un indéniable talent.
Le dernier chapitre m'a également fasciné car il démontre l'aisance remarquable de l'auteur américain à poser ses personnages dans un cadre, à les faire s'exprimer avec émotion et à conclure un roman d'horreur sur une note apaisée en très peu de pages. Le rythme tout particulièrement cinématographique est un vrai modèle d'écriture.
Néanmoins, ce livre, aussi mythique qu'il soit, n'est pas le meilleur de son œuvre selon moi. Le style est un peu daté, le rythme parfois inégal et la trame générale assez convenue.
Signalons aussi à l'éditeur une erreur de traduction dans la langue de Molière lorsque l'auteur fait référence à la série Secret Agent avec l'immense Patrick McGoohan. Simplement traduit par les termes l'Agent secret, il faut savoir que le titre français choisi et usité est Destination Danger.

  En 2013, l'écrivain du Maine a publié une suite, Docteur Sleep, et est venu officiellement pour la première fois en France et en Allemagne en faire la promotion. L'accueil du public et des médias a été phénoménal et a dépassé tous les pronostics de son éditeur et de son agent littéraire. J'ai pour ma part assisté à la conférence au Grand Rex à Paris afin de voir et écouter celui qui sait si bien prendre par les mains des millions de lecteurs pour les embarquer dans ses histoires avec ce don inégalable. Un sacré moment rempli d'émotions...

[Critique publiée le 01/01/14]

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L E S   R É G U L A T E U R S   Richard Bachman - 1996

Albin Michel - 388 pages
17/20   Une histoire démoniaque

    L'histoire commence durant l'été 1996 dans un quartier résidentiel de Wentworth dans l'Ohio ; un lieu typique de l'Amérique profonde avec son apparente tranquillité...
Dans ce quartier, une rue est décrite : Poplar Street. Elle est bordée de maisons et de jardins aux pelouses bien vertes où les enfants profitent du ciel bleu entre parties de base-ball et descentes à rollers sur les trottoirs pendant que les parents soignent l'herbe par un coup de tondeuse ou sirotent un verre à l'ombre de leurs vérandas...
Ainsi, tout semble apaisé et bien lisse pendant ce « bon vieux mois de juillet parfait » comme l'écrit l'auteur.
Puis, Cary Ripton, le livreur du journal d'annonces, déboule dans la rue à bicyclette et lance un exemplaire vers chacune des habitations. C'est l'occasion de découvrir les locataires de Poplar Street : Brad Josephson arrosant ses fleurs, Johnny Marinville grattant quelques accords de guitare, Gary Soderson buvant de l'alcool encore et encore. Sont également présents le professeur Peter Jackson, rentrant tout juste en voiture chez lui, et le berger allemand Hannibal traversant la route pour attraper le frisbee des jumeaux Reed qui font une partie dans leur jardin avec deux copines, dont la voisine Susi Geller.

  Tout le monde n'a pas encore été présenté mais le décor a déjà été planté de manière magistrale en moins de vingt pages. Et à partir de là : « Les événements vont s'enchaîner très vite et personne, sur Poplar Street, ne comprend encore ce qui arrive. »
En effet, il y a un petit détail que le livreur de journaux a perçu le premier : un van rouge rutilant semble stationné à l'entrée nord de la rue.
D'autre part, bien que personne ne le sache à ce moment-là, l'une des maisons de la rue cache des événements terribles qui se cristallisent autour de Seth Garin, un jeune garçon autiste de huit ans, élevé par sa tante Audrey suite au meurtre de sa famille (parents, frère et sœur). Le gamin est passionné par un western, Les Régulateurs, et une série assez violente, MotoKops 2200.
Les événements vont donc se précipiter et dans cette rue pourtant si accueillante, par un après-midi d'été bien paisible et ensoleillé, un véritable carnage va survenir décimant villas et locataires.
L'univers télévisuel du petit garçon va soudain quitter sa nature de fiction pour devenir réalité. Une réalité improbable, décalée, abstraite, inimaginable et incohérente. La perplexité, l'incompréhension la plus folle et une terreur croissante saisiront instantanément les voisins démunis de Seth Garin et conduiront le lecteur dans un cauchemar.

  Richard Bachman est le pseudonyme utilisé par Stephen King dès 1977 pour écrire incognito ses romans d'horreur et tester ainsi la constance de son talent auprès du public. Le canular a été découvert en 1985 par un étudiant obligeant dès lors le King à « tuer » son alter ego en le faisant succomber à un cancer.
Les Régulateurs serait, d'après la note de l'éditeur en début d'ouvrage, la publication d'un manuscrit découvert en 1994 par la femme de Bachman devenue veuve.
Toute cette mise en scène fantasque démontre le goût de Stephen King pour rendre authentique autant que possible l'existence et la disparition de ce fameux Richard Bachman, auteur entre autres de The running man et La peau sur les os.
Quoiqu'il en soit, le maître de l'horreur signe ici un très bon roman qui demeure intensément violent par des scènes de carnage parfois à la limite du supportable...
Notons que le livre débute par un dessin présentant le plan de Poplar Street avec ses maisons et les noms de chaque habitant. Cette initiative est la bienvenue car, pour rentrer dans le récit, il faut intégrer une bonne vingtaine de personnages, ce qui nécessite une certaine gymnastique de la part du lecteur !

  Ensuite, c'est la descente en enfer avec ce style inimitable, cette faculté unique pour raconter les événements les plus terrifiants en les faisant naître dans des situations plus qu'ordinaires...
Même sous le nom de Bachman, Stephen King aborde des thèmes récurrents dans son œuvre : le travail de l'écrivain à travers un personnage auteur pour les enfants ou bien la guerre du Vietnam et ses démons qui servent d'étalon dans la mesure du degré d'horreur qui s'abat sur cette banlieue de l'Ohio.
Les enfants aussi sont omniprésents : ce sont eux qui ouvrent le récit et c'est au cœur même d'un gamin de huit ans que va se nicher Tak, l'entité diabolique responsable de tout. Depuis Carrie, son premier succès en 1976, en passant par le magistral Ça, l'univers du King s'articule autour d'eux.
Enfin, les armes en vente libre, pointées très souvent du doigt lors des tueries de masse aux États-Unis, sont responsables de deux erreurs mortelles lorsque deux groupes d'habitants décident de quitter leurs maisons pour affronter le mal à l'extérieur. Totalement inutiles face au pilonnage de l'ennemi, ces armes n'auront pour effet que d'alourdir tristement un bilan déjà catastrophique malgré les mises en garde de l'écrivain Johnny Marinville : « Nous prenons des précautions parce que nous savons qu'un revolver peut blesser et tuer, pensa Johnny, mais il y avait plus. À un certain niveau, nous savons que ces armes sont mauvaises, démoniaques. Même leurs partisans les plus forcenés le sentent. »
À noter que Stephen King a publié en 2013, suite notamment à la tuerie de Newton qui a fait vingt-huit morts dans une école primaire en 2012, un petit manifeste dénonçant le lobby américain des armes, représenté par la NRA (National Rifle Association), et appelant à une réglementation plus stricte.
Enfin, précisons que Les Régulateurs a été publié le même jour que Désolation, un autre pavé signé Stephen King cette fois et reprenant les mêmes personnages dans un univers différent. Les couvertures de ces deux récits, indépendants et néanmoins jumeaux, s'assemblent visuellement et prolongent ainsi cette étonnante expérience littéraire.

  Stephen King est un écrivain populaire ; il a vendu des centaines de millions de titres depuis les années 70 à travers le monde. Cantonné aux thèmes de l'horreur et du fantastique, certains critiques ne voient en lui qu'un écrivain de bas étage traitant un genre puéril et mineur.
Ces mêmes détracteurs se renforcent dans leurs convictions en dénonçant les dollars qu'il accumule. Car pour l'intelligentsia littéraire, le succès est forcément douteux, sauf en cas de prix Goncourt ! Plaire au peuple et non seulement à une élite intellectuelle ne saurait être synonyme de qualité littéraire.
Et pourtant...
À travers les livres du King, c'est toute la mythologie moderne américaine qui est disséquée. L'auteur a dressé au fil de son œuvre une radioscopie de l'Amérique des années 60 jusqu'à aujourd'hui avec ses failles, ses peurs et ses traumatismes.
Son Maine natal est à l'image d'une Terre du Milieu de Tolkien, un lieu géographique identifié définitivement associé à son œuvre.
Citée aussi dans Les Régulateurs, l'œuvre naturaliste de l'immense Thomas Hardy semble avoir influencé grandement le côté sombre de l'univers de l'écrivain américain. Et il suffit de se référer à ma chronique du roman Tess d'Urberville pour prendre conscience de la place majeure du poète et romancier anglais dans le monde des lettres depuis plus d'un siècle...
Le style, le ton direct et l'argot souvent employés classent évidement Stephen King dans la catégorie de l'écrivain populaire, accessible par tous. Souvent utilisé de façon péjorative, il faut accoler ici au terme « populaire » celui de « noble » pour caractériser une œuvre qui est aujourd'hui étudiée, analysée, disséquée par des spécialistes, des universitaires.
En 2003, il a d'ailleurs reçu pour l'ensemble de sa carrière d'écrivain le National Book Award, l'une des plus hautes distinctions littéraires aux États-Unis. Il était temps !

[Critique publiée le 18/07/13]

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L E S   F A B U L E U S E S   A V E N T U R E S   D ' U N   I N D I E N   M A L C H A N C E U X   Q U I   D E V I N T   M I L L I A R D A I R E   Vikas Swarup - 2005

France Loisirs - 444 pages
17/20   Leçons de vie indiennes

    Ram Mohammad Thomas, jeune homme de dix-huit ans issu des bidonvilles de Dharavi et orphelin, a remporté le gain ultime dans la version indienne du jeu télévisé bien connu Qui veut gagner des millions ?, soit un milliard de roupies.
Accusé d'une tricherie qu'il n'a pourtant pas commise, Ram est interrogé au début du roman par des policiers aux manières peu cavalières. Comment un pauvre gamin des rues, à priori ignorant et inculte, a-t-il pu répondre sans erreur à douze questions de culture générale ?
Une avocate, Smita, prend alors sa défense et décide de visionner avec lui l'enregistrement du jeu. C'est l'occasion pour Ram de peindre le récit de sa jeunesse et de démontrer point par point sa connaissance des réponses justes aux douze questions...
L'auteur a ainsi construit son histoire en autant de chapitres que le jeu comporte d'épreuves. Cette série d'épisodes de la vie de Ram ne sont pas présentés dans un ordre chronologique mais des recoupements permettent au lecteur de relier les personnages et les situations évoqués dans l'ensemble du roman.

  Ram nous présente ainsi tout d'abord son meilleur ami, Salim, un « fou de cinéma hindi » grâce à qui il acquerra quelques connaissances cinématographiques.
Remis au père Timothy à sa naissance, il explique également que son nom complet est autant hindou que musulman ou chrétien montrant ainsi la pluralité des religions en Inde. L'assassinat du père Timothy témoigne de la dure réalité de la vie dans cet immense pays, à la fois lumineuse par ses couleurs, bruits, senteurs et mouvements et dramatique par sa pègre, ses maladies, son extrême pauvreté et ses drames quotidiens.
Ram vivra ensuite pendant un certain temps dans un « chawl » : « Clapiers composés de logements d'une seule pièce, occupés par les classes moyennes aux revenus modestes, les chawls sont le dépotoir de Mumbai. »
Séparé par une cloison à peine plus épaisse que celle du carton du logement contigu, l'orphelin partagera indirectement la vie terrible que mène Gudiya, sa jeune voisine, dont le père Mr Shantaram a sombré dans l'alcool et ses vices après avoir raté sa carrière d'astronome. À nouveau, le lecteur pourra faire le lien entre les quelques notions d'astronomie de Ram et la bonne réponse à la question portant sur le nom de la plus petite planète de notre système solaire.
Chaque chapitre est ainsi un nouvel épisode, une histoire dans l'histoire ; et celle de l'orphelinat tenu par un homme nommé Maman est particulièrement sordide... Avec la promesse d'une vie meilleure et profitant de leur crédulité, Maman et ses hommes récupèrent les enfants des rues pour leur enseigner quelques notions de musique et leur apprendre à chanter. Ils les mutilent ensuite physiquement et les obligent à aller mendier en échange d'un toit et d'un peu de nourriture.
Échappé de cet enfer, Ram connaît heureusement des moments plus paisibles en devenant le domestique de la ravissante Neelima Kumari, une célèbre actrice tombée dans l'oubli.
Mais à nouveau, des rebondissements tragiques viendront l'endurcir toujours plus... Il sera ainsi attaqué dans le Paschim-Express, train à destination de Mumbai, après avoir caché cinquante mille roupies honnêtement gagnés dans son slip.
Enfin, ce roman initiatique se termine sur un site grandiose : celui du splendide Taj Mahal ou « Mumtaz Mahal » en persan pour « la lumière du palais ». Là, Ram gagnera sa vie en devenant guide.
L'écart entre l'histoire véridique racontée par les guides officiels et l'interprétation du jeune homme déversée à des touristes naïfs est source de quiproquos amusants. Mais, même déformées, ses connaissances s'avéreront finalement utiles dans le jeu télévisé.
Ram va également rencontrer le grand amour dans les bras d'une prostituée prénommée Nita. Malheureusement, à côté de cette passion naissante, il fera une fois de plus la douloureuse expérience de l'injustice à laquelle doivent se plier les pauvres de son pays. Son grand ami Shankar, jeune autiste auquel il s'est lié d'amitié, devient la victime d'une terrible maladie par simple manque d'argent.
La fin du récit permet de relier plusieurs épisodes de sa vie et explique les raisons qui ont poussé Ram à participer au jeu télévisé. Prem Kumar, son présentateur vedette et ancien acteur de série B, est en effet intimement lié aux souffrances imposées aux amies de Ram...

  Vikas Swarup, l'auteur, est un diplomate indien. Les fabuleuses aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire est son premier roman. Il a été traduit dans plus de quarante langues et a connu un immense succès dans le monde entier en remportant de nombreux prix littéraires.
L'originalité de cette aventure est évidemment une part de la clé du succès. Il faut aussi y rajouter une fresque vivante de l'Inde, beaucoup d'émotion et des pointes d'humour pour combattre le malheur qui semble poursuivre sans cesse les communautés démunies des bidonvilles.
Enfin, notons que cette histoire aux thèmes universels se termine par une belle morale sur le bonheur et le pouvoir de l'argent.

  En 2008, le livre a été adapté au cinéma par Danny Boyle sous le titre Slumdog Millionaire. Le film ne suit pas de manière fidèle le roman et le réalisateur a pris de nombreuses libertés. Néanmoins, c'est un magnifique spectacle tant sur le plan visuel que musical avec une bande originale vibrante et très colorée. Un film parfaitement maîtrisé, au rythme nerveux, et qui vient compléter de façon tout à fait idéale le livre.

[Critique publiée le 18/07/13]

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T E S S   D ' U R B E R V I L L E   Thomas Hardy - 1891

Omnibus - 365 pages
19/20   L'impitoyable fatalité

    Ce roman victorien débute par la rencontre entre John Durbeyfield, pauvre paysan dans le petit village anglais de Marlott, et le pasteur Tringham qui lui annonce, à sa grande surprise, qu'il n'est autre qu'un des descendants de l'illustre famille des chevaliers d'Urberville.
Aussitôt requinqué par cette nouvelle inimaginable, Durbeyfield s'empresse de claironner haut et fort sa nouvelle noblesse et charge l'ainée de ses enfants, la jeune Tess, d'aller quémander reconnaissance et travail auprès d'un parent éloigné qui porte encore le précieux nom « d'Urberville ».
Tess, fille pure et innocente dévouée au bonheur de sa famille, quitte donc Marlott, sa bourgade natale située dans le val de Blackmoor au sein du comté de Wessex, un lieu imaginaire créé par l'auteur et faisant partie de la mythologie géographique construite au fil de son œuvre littéraire. Se sentant responsable de la mort du cheval de ses parents lors d'un tragique accident de carriole, Tess arrive à Trantridge chez son noble parent écrasée par la culpabilité d'avoir fait perdre un bien si vital aux yeux de sa famille et investie d'une mission réparatrice.
Alec d'Urberville, le jeune aristocrate qui la reçoit est immédiatement sous le charme de la jeune femme, un charme qui annonce déjà en filigrane une issue fatale : « A travers les écheveaux de fumée qui se répandaient dans la tente, il observait Tess et sa gentille et inconsciente façon de croquer. Tandis qu'elle baissait innocemment les yeux sur les roses de son corsage, elle ne pressentait guère que, derrière la brume bleuâtre du tabac, se cachait le "malheur tragique" de sa vie, celui qui allait devenir le rayon sanglant dans le spectre lumineux de sa jeune existence. Elle possédait un don qui, en ce moment, lui était funeste. »
Engagée pour s'occuper de la basse-cour, Tess s'installe chez celui qui s'est fièrement proclamé son « cousin », encore ébaubi par la vision de cette douce présence venue lui demander assistance.
Exhibant fermement ses sentiments amoureux et refusant d'accepter l'indifférence de Tess à leur égard, Alec d'Urberville commet l'irréparable et viole sa servante dans un bois englué par le brouillard lors d'un retour tardif de fête.

  De retour au sein du giron familial, la jeune et innocente fermière met au monde un fils, fruit de sa liaison illégitime, qu'elle baptisera elle-même et qui sera malheureusement la pauvre petite victime d'une mortalité infantile élevée en ces temps anciens.
Brisée physiquement et moralement, bafouée pour avoir commis une lourde faute aux yeux de la société, Tess d'Urberville n'a d'autre choix que de tenter de se reconstruire et surtout continuer à subvenir à ses besoins vitaux.
C'est dans la laiterie de Talbothays, située dans une « plaine verdoyante arrosée par la Froom » qu'elle décide d'offrir ses services. Elle y rencontre Angel Clare, fils de pasteur, pensionnaire lui aussi à la vacherie. Le jeune homme de vingt-six ans y étudie les bestiaux et se forme aux méthodes de culture et d'exploitation. Là encore, l'histoire semble jouée d'avance et Thomas Hardy excelle à inscrire dans les paysages le reflet de l'histoire future : « Dans cette grasse vallée de la Froom aux chauds ferments, où suintait la fertilité, en cette saison où l'on croyait entendre, sous le bruissement de la fécondation, le flot impétueux de la sève, il était impossible que le plus simple caprice d'amour ne devînt passion. Les cœurs étaient tout prêts à le recevoir, imprégnés par ce qui les entourait. Juillet avait passé, et la chaleur de thermidor qui vint à sa suite semblait un effort de la nature pour rivaliser avec le feu qui dévorait les âmes à la laiterie de Talbothays. L'air, si frais au printemps et aux premiers jours de l'été, devenait stagnant, amollissant. Les lourdes senteurs accablaient et, à midi, le paysage semblait en pâmoison. Ces ardeurs éthiopiennes grillaient le haut des pâturages en pente, mais l'herbage restait d'un vert éclatant là où gazouillaient les cours d'eau. Clare n'était pas moins oppressé par le poids de l'été que par la ferveur croissante de sa passion pour Tess, la douce et silencieuse. »
Pourtant rongée par une faute dont elle n'est point responsable, la fragile Tess se laisse porter par ses sentiments envers Clare. Lui cachant son douloureux passé, incompatible avec les conventions sociales de l'époque, elle accepte sa demande en mariage.
Lors de leur séjour nuptial dans une ferme à Wellbridge, Clare apprend la vérité et s'estime trompé sur la pureté de son épouse. Thomas Hardy se fait ici l'avocat de Tess avec brio et une belle philosophie de vie : « Et, en considérant ce que Tess n'était pas, il négligeait ce qu'elle était, et il oubliait que l'imperfection peut être supérieure parfois à la perfection même. »

  L'intrigue est jusqu'ici une histoire assez classique traitant des mœurs amoureuses au Royaume-Uni à la fin du XIXe siècle. La suite du roman devient plus palpitante car elle conduit à la chute finale, propulsant Tess au cœur d'un tragique destin qu'elle n'aura quasiment jamais pu contrôler depuis cette rencontre fortuite entre son père et le pasteur.
Voilà l'effet effroyable de la fatalité qui est la marque de fabrique de l'écrivain anglais Thomas Hardy et à laquelle sont soumis les individus peuplant son œuvre littéraire.

  Né en 1840 dans le comté du Dorset, ce garçon hypersensible, passionné par l'œuvre de Shakespeare notamment, a grandi au sein d'une nature exubérante à laquelle il fait jouer un rôle de premier plan dans ses récits. Ainsi, l'invention du comté du Wessex et de ses cités et le parallèle qui existe entre les paysages et les scènes qui s'y déroulent témoignent d'un grand attachement au milieu rural et d'un hommage à la nature qui, même si elle peut devenir cruelle, est aussi capable d'accompagner des amants vers la félicité absolue.
Le personnage de Tess, par son innocence et ses croyances religieuses, renvoie parfaitement l'image de cette nature mystique. Hardy le décrit de sa plus belle plume dans le passage suivant évoquant le retour au pays natal, le val de Blackmoor : « Les superstitions restent longtemps attachées à ces terres lourdes. Jadis forêt, celle-ci paraissait revêtir à cette heure son ancien caractère ; le proche et le lointain se confondaient ; les arbres, les hautes haies, prenaient des proportions démesurées. Les croyances aux cerfs légendaires, aux sorcières pourchassées, aux fées pailletées de vert et dont le rire moqueur poursuit le voyageur attardé y fourmillaient encore, évoquant en ces parages des multitudes d'esprits malins. Tess passa ensuite près de l'auberge d'un village dont l'enseigne grinçante répondit au salut de ses pas. Elle se représenta sous les toits de chaume, dans les ténèbres, les corps aux muscles détendus sous leurs courtepointes en mosaïques de petits carrés violets, recevant des mains du sommeil des forces nouvelles pour reprendre le labeur du lendemain, dès que la première trace de rose nébulosité apparaîtrait sur les hauteurs de Hambledon. »

  L'écrin final dans lequel sont situées les dernières pages est romantique et grandiose. La station balnéaire de Sandbourne, inspiré par la cité de Bournemouth, est décrite comme « un lieu féerique », « un lieu de flânerie méditerranéen sur les bords de la Manche ». Aux alentours, une forêt de pins offre des instants précieux à Tess qui déclare : « Tout est tourment dehors, ici tout est bonheur. »
Cette course folle s'achèvera sur le site mégalithique de Stonehenge qui symbolise à nouveau cette puissance des décors naturels devant lesquels Tess se résignera encore et toujours à accepter sa condition, aussi injuste fût-elle.

  Tess d'Urberville est devenu un classique de la littérature mondiale et est, à mes yeux, un chef-d'œuvre incontournable. De nombreuses adaptations en ont été tirées dont le film très réussi de Roman Polanski sorti sur les écrans en 1979 et dans lequel l'actrice Nastassja Kinski a endossé le rôle de Tess avec éclat et conviction.

[Critique publiée le 15/02/13]

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R O U G E   B R É S I L   Jean-Christophe Rufin - 2001

Gallimard - 551 pages
19/20   Le souffle de l'aventure dans un roman exceptionnel

    Le récit se déroule durant la période de la Renaissance et débute en 1555 précisément. À cette époque, le Portugal est le pays européen le plus en pointe dans l'exploration géographique par voie maritime. Son hégémonie est particulièrement visible en Amérique du sud où le Brésil compte déjà un grand nombre de comptoirs portugais.
Face à cette position dominante dans le Nouveau Monde, la France, représentée par son roi Henri II, cherche à s'implanter aussi dans ce grand pays. Nicolas Durand de Villegagnon, chevalier de Malte et vice-amiral de Bretagne, est chargé de fonder au Brésil une nouvelle France qui se nommera « France Antarctique ».
Purement romanesque, la présence de deux enfants, Just et Colombe, enrichit le roman dès le début. Recrutés dans leur Normandie, ils sont nommés « truchements » et seront ainsi chargés d'apprendre la langue des indiens autochtones pour servir d'interprètes entre ceux-ci et les colonisateurs. C'est le vague espoir de revoir leur père, François de Clamorgan, disparu peut-être aux Amériques qui finit de les convaincre de prendre part à l'aventure.

  Trois navires quittent ainsi le port normand du Havre-de-Grâce pour atteindre après une traversée éprouvante la baie de Guanabara de l'autre côté de l'Atlantique. Les portugais sont déjà implantés dans cette zone depuis une cinquantaine d'années. Pour l'anecdote, c'est durant un mois de janvier qu'ils ont découvert cette splendide baie ; croyant qu'elle constituait l'embouchure d'une rivière, ils l'ont injustement nommée « Rio de Janeiro ».
Six cents personnes dont une troupe de chevaliers armés en guerre débarquent alors sur l'île de Serigipe située dans la baie du Pain de Sucre, cette montagne imposante devenue si célèbre aujourd'hui.
Villegagnon, personnage haut en couleur et convaincu d'être investi d'une mission christique, s'attelle rapidement à assurer la sécurité de ses hommes en construisant une fortification, le Fort-Coligny. Découvrant que le père de Just et Colombe est un ancien chevalier de Malte ayant combattu à ses côtés en Italie, il prend l'éducation militaire et philosophique de Just sous sa responsabilité.
Malgré la relation fusionnelle qu'elle entretient avec son frère, Colombe est, quant à elle, chargée d'établir un contact solide avec les indiens. Elle s'enfonce ainsi dans les forêts luxuriantes de la baie de Guanabara et construit sa personnalité au contact d'un peuple respectueux représenté par Pay-Lo. Pour cet ancien docteur en philosophie européen tombé amoureux du mode de vie amérindien jusqu'à en devenir l'un des leurs, « il faut toute la prétention des Européens pour croire que ce continent attendait leur venue pour exister ».

  Au sein de la colonie que tente d'établir Villegagnon dans la sueur et le dur labeur, les tensions s'exacerbent autour du manque d'alcool et de femmes que des contrebandiers basés sur la côte prennent plaisir à monnayer.
C'est dans ces moments de désenchantement que la fougue de Villegagnon prend toute son ampleur :
« - Regardez-les ! Ils s'enivrent. Ils forniquent. Ils vont à terre à tout propos et je sais bien pourquoi, corps-saint-Jacques ! Ces damnés truchements leur vendent des garces auxquelles ils ne savent résister. Et pendant ce temps-là, l'ouvrage ne se fait pas. Les pluies vont venir, rien n'est couvert. Rien n'est défendu. Que les Portugais nous attaquent et c'en est fini ! [...]
- La Femme, s'emporta Villegagnon en redressant le torse, est l'instrument de la Chute, le véhicule de la Tentation et du Mal. Pensez-y sans cesse et détournez-vous de la chair lorsqu'elle paraît sous les espèces de la licence et du contentement. [...]
- Plus j'y pense, déclara l'amiral, et plus je comprends que le sacrement principal, dans notre situation, est le mariage. C'est lui et lui seul qui sanctifiera ces unions et fera rentrer ces débordements dans l'ordre. Qu'ils prennent des femmes, qu'ils aillent chercher ces sauvagesses de force, qu'ils les paient, qu'ils les violent s'ils le veulent, mais que tout cela soit consommé devant Dieu !
»
Dans ce contexte tendu, le vice-amiral écrit à Calvin pour demander l'envoi de nouveaux convertis afin de remettre dans le droit chemin ses hommes. Et un an plus tard, un navire accoste avec à son bord des protestants dont quelques femmes, des pasteurs et du Pont, un ministre de Genève lui aussi avide de pouvoir dans cette nouvelle colonie.
Rapidement, de nouveaux débats autour des questions religieuses sont ouverts et, chacun choisissant son clan, une scission entre catholiques et protestants naît. Les huguenots quittent ainsi l'île et rejoignent la terre ferme.
Tout comme dans le royaume de France, la guerre des religions a lieu ici, à petite échelle, certes, mais avec beaucoup de hargne et de rancœur. L'auteur décrit ci-après cette tragédie qui paraît impossible car nichée au sein d'un décor idyllique : « Ainsi les beautés pâles du matin tropical, la mer d'émeraude et le ciel métallique sans nuages, recouvraient tant de terreurs et de haines qu'elles faisaient presque horreur, comme un fard grimaçant appliqué sur la peau d'un mourant par dérision. »
Pendant que Villegagnon, lui-même, doit rejoindre la France afin de plaider sa cause et obtenir de nouveaux renforts, Just est nommé gouverneur de la France Antarctique. De son côté, Colombe, devenue Œil-Soleil chez ses amis indiens joue un rôle de plus en plus important auprès du pacifique Pay-Lo. Le frère et la sœur, si proches durant leur enfance, symbolisent chacun à leur façon une position extrême dans l'appréhension du Nouveau Monde : Just devient l'ambassadeur de Villegagnon dans la conquête sanglante de Rio de Janeiro tandis que Colombe s'est totalement intégrée au mode de vie autochtone au contact permanent de la nature et a pris conscience de tous ses bienfaits fondamentaux.
À l'aune de ce choc entre Nouveau et Ancien Mondes, que deviendra cette relation d'amour ambigüe qui les a toujours animés ?
Voici à nouveau un extrait d'une scène magistrale pour laquelle il faut avoir lu le livre intégralement afin d'en saisir toute la teneur : « Colombe se leva et fit quelques pas sur la terrasse. Quand elle revint vers lui, Just la contempla toute entière, dans sa robe de velours. Elle était, à elle seule, toute l'Italie bleue, la source où puisaient ses artistes, une parente, par sa chevelure tressée, de ces beautés romaines dont le marbre seul parvient à rendre la frémissante splendeur. [...]
Il frôla son cou, son épaule, son bras nu. Immobile, elle ferma les yeux, plongée dans le délice de cet instant rêvé et unique, mystérieusement familier tant il avait été désiré et qui, si innombrablement qu'il se reproduise par la suite, n'aurait plus jamais le goût incomparable de cette première fois. [...]
Avant de plonger dans le plaisir, il regarda l'œil de Colombe et y vit l'image renversée du monde : un soleil dans lequel brillait un grand ciel bleu.
Et sans plus rien redouter, il s'y élança.
»

  Ce roman, publié en 2001, a obtenu le prix Goncourt la même année. C'est une récompense largement méritée tant le livre est riche de détails sur une partie méconnue de l'histoire française, tant l'auteur a su y insuffler un souffle romanesque. Jean-Christophe Rufin écrit dans une langue brillante, voltairienne, collant parfaitement à son propos. Pour autant, ce texte érudit est très facile d'accès, fluide, découpé en épisodes, ce qui confère une certaine nervosité dans le rythme de lecture. C'est là tout le talent du grand Alexandre Dumas dont Rufin revendique volontiers l'héritage.
Avec plus de 750 000 exemplaires vendus dans le monde, Rouge Brésil a rencontré une énorme notoriété suite à l'obtention de la plus haute distinction littéraire en France. Le Goncourt, décerné par un jury de professionnels a, comme un grand nombre d'autres prix, une propension à récompenser plutôt un éditeur qu'une œuvre suivant une guerre des chapelles qui anime depuis longtemps les différentes maisons d'édition. Cette fois-ci, le célèbre bandeau rouge qui a rehaussé la couverture sobre des éditions Gallimard est le bienvenu car il contribue toujours aujourd'hui à populariser un excellent roman riche de mille promesses entre aventure, exotisme, grande histoire, amour et complots.
Suite à une idée venue lors de la visite d'un petit musée à Rio de Janeiro dix ans auparavant, Jean-Christophe Rufin s'est appuyé, pour retranscrire cet épisode de la Renaissance lors de l'écriture de son livre, sur deux ouvrages témoignant directement de la grande expédition de Villegagnon : Voyage faict en la terre du Brésil publié en 1578 par le protestant Jean de Léry et Les singularitez de la France Antarctique, autrement nommée Amérique écrit en 1557 par André Thevet, cosmographe de Henri II.

[Critique publiée le 15/02/13]

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R A D E   T E R M I N U S   Nicolas Fargues - 2004

P.O.L - 326 pages
16/20   Les expatriés à Madagascar

    Ce roman présente la vie de différents personnages qui, pour une raison ou pour une autre, ont un lien fort avec Madagascar.
Le premier chapitre relate le parcours de Philippe, de l'ONG Ecoute et Partage, venu sur la Grande île apporter un soutien financier et humain aux plus démunis. Derrière la bonne cause se cachent un système financier opaque, des intérêts pas toujours louables et une désillusion profonde quant à l'efficacité réelle du travail des associations sur le terrain.
Tout cela est renforcé par l'attitude détestable, et malgré tout comique, de son jeune associé Amaury. Ce dernier ne veut rien comprendre aux pays du sud et reste focalisé sur sa petite personne de matérialiste occidental. Sa première nuit en tant que « vazaha » est relatée dans un chapitre entier où sa peur des moustiques lui fait lâcher une bordée de jurons monumentale offrant au lecteur une tragédie désopilante. Un passage à lire absolument !
Il y a également le cas de Maurice, le retraité, qui tombe dans le piège classique d'un amour trop beau pour être vrai. Passionnément amoureux d'une malgache, Phidélyce, il décide de tout plaquer pour aller vivre auprès de sa belle malgré les avertissements clairvoyants de ses enfants, restés en France.
Maurice va vite s'apercevoir, une fois là-bas, que Phidélyce aime surtout son nouveau confort financier.
Enfin, un autre chapitre pourrait se lire de façon totalement indépendante tant il symbolise à lui tout seul le fort message de ce livre à mon sens.
Il s'agit du parcours inverse de celui effectué par les autres protagonistes : Grégorien, futur étudiant à Toulon, quitte son île natale pour rejoindre la France, véritable promesse de bonheur, eldorado inaccessible pour la majorité des malgaches. L'auteur décrit essentiellement son arrivée à l'aéroport de Roissy et sa tentative de transfert vers celui d'Orly. Et ce qui nous paraît ordinaire et banal va s'avérer être un véritable exploit pour lui, engoncé dans la légendaire gentillesse malgache qui ne recevra qu'une froide indifférence en métropole.
Dans la peau de ce jeune homme touchant, le lecteur découvre toute l'absurdité de notre monde dit civilisé qui demeure finalement une vraie jungle pour l'étranger. Et, comme le souligne si bien la quatrième de couverture, le bout du monde n'est-il pas autant ici que là-bas ?

  Nicolas Fargues a écrit une fiction plaisante et agréable à lire. Les différents acteurs de son histoire nous éclairent de façon pragmatique sur la vie des français à Madagascar.
Le lieu de l'action est situé dans la baie de Diégo-Suarez où l'auteur a exercé un mandat de directeur de l'Alliance française entre 2002 et 2006 (sous la présidence de Marc Ravalomanana renversé depuis, lors du coup d'État de 2009).
Fargues dénonce avec justesse cette attitude toujours actuelle qui fait croire à certains français expatriés ou simplement venus faire du tourisme que l'ancienne colonie leur est définitivement acquise, qu'ils peuvent y régner impunément en maîtres.
Le rôle des ONG est également remis en cause à travers Philippe et sa vision de l'intérieur qui montre l'inadéquation parfois criante entre nécessités quotidiennes, freins administratifs et états d'âme des intervenants.

  Voilà un roman qui s'intéresse à Madagascar, terre francophone un peu trop souvent oubliée et qui pourtant renferme des trésors naturels et culturels incroyables. On n'y trouvera cependant ici aucune description digne d'une carte postale idyllique mais juste l'évocation du parcours chaotique d'une poignée d'individus en proie à de profondes remises en cause dans un pays où ils pensaient tout connaître.

  Voici pour conclure un petit extrait qui relate le drame vécu par Amaury suite à une piqûre de moustique. Attention, oreilles sensibles s'abstenir : « Il était 3h17 du matin et la chambre avait retrouvé son aspect initial. Il inspecta son mollet. Le petit impact rouge qu'il y distingua lui rappela confusément quelque chose :
"Non... Ne me dis pas que c'est ça ! Non ! C'est pas ça ! C'est pas possible ! NON !! Putain de bordel de merde !! C'est pas un putain de bouton de moustique, ça ? Je me suis fait bouffer le mollet par une saloperie de moustique tropical pendant ma première nuit dans ce pays de merde ? J'y crois pas ! Je vais crever ! C'est sûr, là, j'ai le palu ! C'est fini ! Je vais crever comme un con ! Maman ! Pourquoi j'ai accepté cette mission de merde ? Je le savais ! De toute façon je m'en fous, avant que je crève ils vont payer, ces bâtards ! Ils vont me le payer, ces enculés d'Ecoute et Partage de mon cul ! Je vais leur en faire baver comme des porcs ! Oncle Jean, c'est TOI qui m'as envoyé là en plus ! Tu sais pas ce que tu as fait, tu te rends pas compte, Maman va te tuer ! Oh là là ! J'aimerais pas être à ta place ! C'est peut-être ta petite sœur, mais elle va te casser ta face ! Ils se prennent pour qui, ces enculés, à jouer avec la vie des gens comme ça ? T'habites tranquille dans un pays civilisé, t'as des mecs qui se sont battus pour la médecine, t'as des savants qui se sont cassé le cul pour te faire vivre vieux, et t'as trois enfoirés de sa race qui te font prendre un avion pendant douze heures pour t'envoyer pourrir au Moyen Age ? Dans un pays de merde, de putes, de clodos, de ruines, de 4L et de palu ?"
»

[Critique publiée le 13/10/12]

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L A   N U I T   D U   B O M B A R D I E R   Serge Brussolo - 1989

Omnibus - 219 pages
16/20   Un récit totalement déjanté

    David Sarella, quatorze ans, est témoin du viol de sa mère qui est alors internée en asile psychiatrique.
Pris en charge par sa grand-mère, il est rapidement envoyé en pension dans le collège de Triviana-sur-Mer dans les Landes. Cette ancienne station balnéaire à la mode au début du XXe siècle est devenue un lieu maudit depuis qu'un drame y est survenu quarante-deux années auparavant. En effet, à cette époque, un bombardier de la seconde guerre mondiale s'est écrasé sur le parc d'attractions causant de nombreux morts et blessés. Depuis, la ville abritant l'école n'est plus que l'ombre d'elle-même, remplie d'infirmes et de mutilés.
Dès son arrivée, David se heurte à l'indifférence méprisante des autres pensionnaires de l'établissement. Seul Moochie Flanagan, un asthmatique rejeté par tous, lui adresse la parole. Il lui explique ainsi que tous les étudiants sont répartis dans des clubs. Mais entrer dans l'un de ceux-ci n'est pas une tâche facile.
Les deux compères décident alors de fonder leur propre groupe, le Kit Scratch Club, consacré à la passion de Moochie : la construction de maquettes d'avions de la seconde guerre mondiale. Et l'histoire chaotique de Triviana-sur-Mer se prête particulièrement bien à ce thème...
David et son copain vont se mettre en quête d'en savoir davantage sur l'identité de l'avion destructeur. Ils vont alors rencontrer des personnages hallucinants, tous liés à leur façon à la catastrophe. Il y a Barney Coom, par exemple, qui reconstitue avec minutie depuis des années un diorama de quinze mètres carrés reconstituant la scène tragique ; ou encore Maxwell Portridge qui assemble et recoud des cadavres d'animaux épars pour en faire d'improbables créatures ; puis le ferrailleur Jonas Stroke, assimilé à un illuminé au tempérament violent, qui cherche désespérément des débris du bombardier.

  Attention, car là, on atteint un sommet d'horreur baroque. Serge Brussolo entraîne le lecteur dans un récit complètement surréaliste.
L'histoire, parfaitement rationnelle à son début, monte crescendo vers un développement déjanté où le tragique en arrive parfois à devenir comique.
Bien sûr, on retrouve dans ce roman une référence autobiographique à l'auteur dont la mère a été réellement internée. D'ailleurs, l'homme est peu loquace sur son histoire personnelle et il y a fort à parier que ce grand écrivain populaire a vécu une jeunesse peu ordinaire. Car sinon, comment expliquer un tel délire dans chacune de ses productions ?
Pour conclure, j'émets tout de même un petit reproche sur le manque d'unité de la trame globale du récit. Le lecteur se retrouve un peu noyé par la profusion d'événements qui s'emballe jusqu'au dénouement final. L'œuvre a néanmoins le mérite de montrer tout le potentiel d'imagination que renferme un esprit comme celui de Serge Brussolo. Un potentiel hallucinant !

  Voici un petit extrait d'une scène totalement hors norme qui se déroule dans un drugstore où David, le héros, est venu se restaurer : « La créature s'obstinait à manger ses frites avec le soin méticuleux d'un horloger réglant une montre. Pourquoi agissait-elle ainsi alors qu'elle n'avait nul besoin de cette nourriture ? Probablement parce que le corps qu'elle était en train de coloniser lui imposait encore sa loi, ses réflexes. David chercha un peu d'argent dans sa poche. Il devait décamper, Stroke avait raison, la maladie prenait de l'ampleur et il était déjà trop tard pour tenter quoi que ce soit. À cette seconde, l'homme au blouson jaune eut une contraction malhabile des mâchoires et se sectionna la langue !
David, horrifié, vit les dents d'acier se refermer sur l'appendice buccal rouge sombre... et le trancher sans aucun effort. Le tronçon de langue coupé net tomba dans l'assiette, au milieu des frites froides tandis que du sang poissait le menton de l'inconnu. L'adolescent étouffa un hoquet tandis que la créature continuait à manger, comme si rien ne s'était produit. Aucune nervosité n'altérait ses gestes, et il était visible qu'elle ne souffrait pas. Cette tranquillité hiératique était plus abominable encore que les manifestations de douleurs auxquelles on aurait été en droit de s'attendre. La fourchette poursuivait son va-et-vient mécanique. Elle finit même par piquer le morceau de langue sectionné et la ramena machinalement dans la bouche de l'homme aux yeux fixes.
"IL LE mange, constata David au comble de l'anéantissement, il est en train de manger sa propre langue !"
»

[Critique publiée le 13/10/12]

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M A   V I E   C H E Z   L E S   M O R T S   Serge Brussolo - 1996

Omnibus - 120 pages
17/20   Hymne à la tolérance

    David, douze ans, est un adolescent américain qui vit avec sa mère Joyce. Celle-ci, la trentaine, souhaite une vie plus stable pour son fils. Elle a en effet connu une période « baba cool » avec deux hommes, Kurt et Carlson, sur les plages de Californie. La débauche sexuelle maternelle de cette période a ainsi laissé le jeune David ignorant quant à l'identité réelle de son père parmi les deux amants...
Joyce et David décident de s'installer dans une réserve de morts où un poste d'intendante est vacant. En effet, un processus fantastique, mis au point quelques années auparavant, permet de réanimer les morts. Sur demande de la famille et en fonction de leur état, les revenants ont donc peu à peu investi les cités. Une commission est par ailleurs chargée de valider régulièrement leur apparence physique afin qu'elle reste agréable pour les vivants.
Finalement, seul leur comportement permet de les identifier vraiment. Ainsi, le mort ressuscité ne ressent pas la douleur, la faim, la soif, le manque de sommeil, la jalousie, la méchanceté, ... Il a désormais l'éternité devant lui et erre souvent un peu naïvement dans les rues, sur les routes, en arborant un sourire continuel.
De moins en moins acceptés par le commun des mortels, les revenants vont finir par subir des discriminations jusqu'à être parqués et isolés dans des prisons dorés.
David, en proie à la solitude, va lier une certaine amitié avec ces personnages dénués de toute agressivité. Il découvrira leur mode de vie et leur offrira également quelques services. Mais le gouvernement a bel et bien décidé de poursuivre le programme visant à éradiquer en totalité cette étrange population.

  La référence aux grandes ségrégations de l'histoire est claire dans cette fable. En effet, comment ne pas penser à l'Apartheid ou à la Shoah lorsque les victimes sont poussées une à une dans des fosses ? Le revenant symbolise le persécuté. Totalement inoffensif, sa seule différence agace et dérange.

  Serge Brussolo est peut-être l'auteur contemporain français le plus imaginatif. Écrivain prolifique depuis plusieurs décennies, il maîtrise parfaitement l'art de la fiction et sait exploiter des idées totalement déjantées et folles.
Boudé par certains critiques, éditeurs ou puristes, son nom figure rarement sur les listes des nominés aux prix littéraires. Il en a pourtant déjà eu (prix RTL-Lire en 1995, prix Paul Féval en 2004 décerné par la Société des Gens de Lettres) et tout un public loue son génie. Alors, Brussolo on le déteste ou on le vénère. Pour moi, c'est le deuxième verbe qui sied le mieux. Brussolo est un très grand auteur dont l'œuvre se situe bien loin des récits plats et narcissiques qui encombrent les étals des libraires à chaque rentrée littéraire.
Enfin, louons le professionnalisme des Editions Omnibus qui ont publié deux recueils consacrés à l'auteur. Cet éditeur propose de beaux objets agréablement manufacturés et fait depuis de nombreuses années un superbe travail d'anthologie littéraire. Merci à eux !

[Critique publiée le 12/02/12]

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L ' A D V E R S A I R E   Emmanuel Carrère - 2000

Gallimard - 220 pages
16/20   Le terrible destin d'une famille

    Le 9 janvier 1993 Jean-Claude Romand tue sa femme Florence et ses enfants Antoine et Caroline, respectivement cinq et sept ans. Il commet le même crime à l'encontre de ses parents et de leur chien chez qui il se rend ensuite. Il tentera, en vain, de supprimer également sa maîtresse. Puis, il passera la fin du week-end prostré sur son canapé devant sa télévision et avalera, dans un dernier geste désespéré, des barbituriques avant de mettre le feu à sa demeure. Les pompiers, alertés par les éboueurs, arriveront à temps pour le sauver.
Jean-Claude Romand a construit sa vie sur un mensonge qui l'a entraîné dans une spirale infernale. Ce mensonge est ce poste d'éminent chercheur à l'Organisation Mondiale de la Santé à Genève. Par pudeur et modestie, il parlait très peu de ses activités professionnelles, comportement qui ne faisait qu'accroître l'admiration que nourrissait son entourage à son égard.
L'homme et sa famille étaient installés dans le pays de Gex, entre le Jura et le lac Léman. Dans ce lieu résidaient de hauts fonctionnaires possédant riches villas et voitures de luxe.
Afin de sauver les apparences, le pseudo-chercheur empruntait de l'argent à ses proches en leur promettant des placements mirobolants. Cette source de revenus assurée, il errait du matin jusqu'au soir sur les aires d'autoroutes à lire des revues scientifiques ou arpentait les chemins boisés de sa région.
Devant entretenir une maîtresse, les dépenses du faux docteur devinrent de plus en plus élevées jusqu'à le mettre dans une situation très embarrassante. Les proches commencèrent à poser des questions sur leurs placements auxquels ils ne semblaient plus avoir accès. Rattrapé par cet engrenage diabolique, l'homme a ainsi supprimé ceux qu'il aimait le plus au monde pour leur épargner la terrible désillusion de vingt années inventées...

  Comment ne pas être bouleversé, intrigué, interloqué par ce drame atroce et la solitude de l'individu face à son secret ?
Emmanuel Carrère a hésité avant de se lancer dans ce récit et a commencé par entreprendre une correspondance avec Romand afin de lui proposer son projet d'écriture. Au final, le texte est fluide et équilibré entre l'art du roman et la minutie de l'enquête. L'auteur se veut le plus fidèle au déroulement des faits mais est également bien obligé d'extrapoler parfois en se mettant à la place du meurtrier.
Dans nos sociétés libérales, nous jouons tous plus ou moins la grande comédie : nous devons paraître heureux, épanouis au travail, posséder des biens matériels qui assoient notre niveau social, exister devant les autres, ... Jean-Claude Romand a joué cette farce jusqu'à son paroxysme, jusqu'au point de non-retour. Il a été jugé et il est hors de question de remettre en cause sa peine ici. Mais force est de constater que la lecture du récit nous laisse un sentiment de pitié à l'égard de cet homme perdu face à ses démons. N'y a-t-il pas là aussi le signe d'une société complètement folle où l'individu n'existe plus qu'à travers ses performances financières, sa réussite sociale ? A titre d'exemple, le climat malsain visant à fustiger les chômeurs durant la campagne présidentielle de 2012 témoigne une fois de plus des limites humaines atteintes par le capitalisme triomphant.

[Critique publiée le 12/02/12]

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L E   M A Î T R E   D E S   I L L U S I O N S   Donna Tartt - 1992

France Loisirs - 706 pages
19/20   Le destin terrifiant d'un groupe d'étudiants

    Ce pavé nous plonge dans l'univers troublant d'un campus universitaire américain.
Le narrateur, Richard, vingt-huit ans et originaire de Californie, nous raconte son arrivée dans la petite ville de Hampden en Nouvelle-Angleterre. Cette région du Vermont abrite une université fondée en 1895.
C'est pour y suivre des études littéraires que le jeune homme décide de s'y inscrire ; et plus précisément de grec ancien.
Curieusement, le professeur qui enseigne cette discipline, Julian Morrow, n'accepte qu'un nombre très limité d'étudiants. Ses méthodes sont d'ailleurs remises en cause par bon nombre de ses collègues de l'établissement.
Richard persiste et devient le sixième élément de cette classe très spéciale. Le contenu des premiers cours le fascine : « C'était un causeur merveilleux, magique, et j'aimerais pouvoir mieux rendre compte de ce qu'il disait, mais un intellect médiocre est incapable de restituer le discours d'un intellect supérieur - surtout après tant d'années - sans l'appauvrir considérablement. La discussion ce jour là traita de la perte de soi, des quatre démences divines de Platon, des folies de toutes sortes ; il a commencé à parler de ce qu'il appelait le fardeau du soi, et avant tout de pourquoi les gens veulent d'abord échapper au soi. »

  Le narrateur rentre alors dans un club très fermé auprès de ses nouveaux amis : Francis, un homosexuel issu d'une très riche famille de Boston ; Henry, un génie linguistique plongé en permanence dans ses ouvrages de langues anciennes ; Charles et Camilla, des jumeaux aux mœurs amoureuses très complexes ; et enfin Bunny, un jeune homme excentrique et riche qui n'est en cours que pour faire de la figuration...
Ce petit groupe d'étudiants vit replié sur lui-même et n'a quasiment aucun contact avec les autres élèves du campus. Richard se retrouve donc dans un nouvel univers, une nouvelle famille qu'il devra appréhender : « J'étais étonné de la facilité avec laquelle ils m'incorporaient à leur mode de vie cyclique, byzantin. Ils étaient tous tellement habitués l'un à l'autre que je crois qu'ils me trouvaient rafraîchissant, et ils étaient intrigués par mes habitudes les plus banales, comme d'employer des rasoirs jetables du supermarché et de me couper les cheveux moi-même au lieu d'aller chez le coiffeur ; même par le fait que je lisais les journaux et que je regardais les informations à la télévision de temps en temps (ce qui leur paraissait une scandaleuse excentricité, à mon seul usage ; aucun d'eux ne s'intéressait en rien à ce qui se passait dans le reste du monde, et leur ignorance des événements actuels et même de l'histoire récente était plutôt ahurissante. Une fois, à dîner, Henry a été surpris d'apprendre de moi que des hommes avaient marché sur la lune. »
Cette caste d'étudiants prendra ses quartiers tous les week-ends dans la maison de famille de Francis. Située à une heure de route de l'université, la grande maison bourgeoise aux allures victoriennes deviendra leur repaire. Entre consommation excessive d'alcool, travaux littéraires et longues promenades bucoliques dans la campagne alentour, Richard et sa bande prendront ainsi du bon temps à l'abri de tout souci.

  Mais cela est sans compter la volonté de Henry de mettre en pratique les concepts étudiés dans les livres sur la « folie dionysiaque ». Voulant faire revivre les bacchanales, ces fêtes religieuses célébrées dans l'Antiquité en l'honneur de Dionysos, il va commettre l'irréparable en tuant par accident un fermier du coin. Dès lors, c'est la plongée dans un affreux cauchemar duquel personne ne ressortira indemne.
L'essentiel du récit va ainsi concerner la gestion psychologique de cette irrémédiable erreur par les différents protagonistes. Les conséquences et dommages collatéraux seront tragiques et mèneront certains en enfer...

  Donna Tartt a mis huit ans à écrire ce premier roman qui a été traduit dans vingt-quatre langues.
Le lecteur avide d'actions en trouvera peu. Ici, on est avant tout dans la transcription littéraire d'un climat psychologique. L'auteur explore les tréfonds de l'âme humaine et tente de décrypter le complexe cheminement de l'esprit lorsque celui-ci bascule du côté obscur. La tension est palpable jusqu'à la fin.
L'écriture est très soignée et témoigne d'un travail méticuleux, de très haute facture. Le contexte universitaire dans lequel se situe l'action contribue fortement à cette qualité. Les langues anciennes, les références à Platon et les quelques digressions philosophiques rehaussent l'œuvre. Une attention particulière est également apportée à la description de la nature du Vermont : le climat dur en hiver, l'isolement de la région, les montagnes et rivières qui offrent leur magnifique écrin au récit.
Le seul bémol, à mes yeux, concerne le rôle trop effacé du professeur Morrow. Dès le début du récit, on imagine son influence très forte et bien que cela soit sans doute avéré, son personnage reste trop en retrait dans le déroulement des événements. Sa psychologie complexe avait tout à gagner à être davantage étoffée...
Malgré cela, l'ensemble reste un très beau roman comme on n'en lit que trop peu.

[Critique publiée le 26/10/11]

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L E   N I D   D U   S E R P E N T   Pedro Juan Gutiérrez - 2006

10/18 - 287 pages
16/20   “On s'habitue à tout. Ou tu t'adaptes, ou tu crèves”

    Le titre de la chronique, fruit d'une réflexion émise par le narrateur lors d'un service militaire particulièrement difficile, répond plutôt bien aux vicissitudes de la vie. Et la vie pour lui n'a pas été un long fleuve tranquille...
Sa jeunesse, racontée ici, se déroule dans le Cuba des années 60. Pedro galère dans les quartiers pauvres de Matanzas et rêve de trouver la clé qui le mènera à la richesse.
En cette période, ainsi que le laisse transparaître le récit, Cuba est en pleine débandade économique et sociale. Fidel Castro a renversé le dictateur Manuel Urrutia en 1959 et pris le pouvoir. Son gouvernement socialiste est en désaccord avec l'impérialisme américain et c'est vers l'Union Soviétique qu'il se tourne. Les États-Unis recueillent les exilés cubains et certains compatriotes de l'auteur quittent ainsi leur pays d'origine.

  Pour beaucoup de cubains, la vie s'improvise au jour le jour. L'auteur, lui, se réfugie dans le sexe et la violence : « A ce stade, j'avais définitivement le vice dans la peau. J'étais un séducteur accompli et maladif. Je consacrais l'entièreté de mon temps et de mon énergie à séduire et à baiser. Tout ce qui bougeait. Depuis la charogne la plus pourrie jusqu'à la poulette la plus exquise. Je ne faisais pas de distinction. Toutes les femmes m'attiraient, laides et jolies, plates ou avec des seins énormes, fessues ou non, blanches et noires avec toute la gamme intermédiaire, grandes ou basses du cul, romantiques et caressantes ou vulgaires et toxiques. Epouses fidèles et nymphos dépravées. C'était une obsession incontrôlable, mais je crois que je n'étais pas le seul : à mon avis, c'était ça, le vrai sport national. »
Il confie également son attrait pour la littérature et donne une vision intéressante du processus de création chez l'écrivain.

  Ce roman autobiographique est au final une succession d'aventures, souvent glauques et décadentes, où le sexe et la perversion donnent finalement son seul sens à cette vie qui paraît foutue d'avance.
L'écriture de Pedro Juan Gutiérrez est incisive, provocatrice, efficace, moderne et parfois très crue. Il livre une tranche de vie qui vient nous percuter avec violence et étale sans tabou ses états d'âme tourmentés.
Un dernier extrait qui témoigne de ce désir de s'instruire malgré une vision fataliste de la vie : « Parfois, j'enviais les autres, ceux qui ne lisaient pas. Ma vie devenait trop compliquée à force d'essayer de comprendre tous ces bouquins. Je nageais dans l'angoisse alors que les autres dérivaient tranquillement le long des jours. Moins on réfléchit, mieux on se porte. Sauf que chacun reçoit sa part de merde, de toute façon. Qu'on lise ou pas, qu'on pense ou non, qu'on soit un génie ou un analphabète. Ce qui te revient t'attend au tournant. »

[Critique publiée le 26/10/11]

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T A B L E A U X   N O I R S   Alain Jaubert - 2011

Gallimard - 467 pages
19/20   Madeleines de Proust chez Alain Jaubert

    A l'âge de soixante-quatre ans, en 2004, Alain Jaubert a réalisé un vrai tour de force littéraire avec son premier roman intitulé Val Paradis dont je suis un inconditionnel.
Depuis, chacune de ses créations est attendue avec gourmandise, ferveur et un peu de crainte aussi. En effet, cette perfection, cet équilibre, cette osmose atteints dans ce roman ayant pour cadre Valparaíso peuvent difficilement être à nouveau réalisables ! Cet écrivain n'a déjà plus rien à prouver quant à sa maîtrise de la narration, son savoir-faire pour emporter le lecteur à l'autre bout du monde et le faire s'évader dans un imaginaire digne de Melville.
Mais le spécialiste de peinture classique a encore pléthore d'histoires à raconter, de souvenirs à évoquer (il possède plus de trois mille pages de carnets manuscrits qu'il a consciencieusement remplis depuis sa jeunesse). Et Tableaux noirs fait partie de ces très belles images qu'il a souhaité nous faire partager.

  Ici, pas de voyage à l'autre bout du monde, sauf si l'on considère Trégastel comme un lieu exotique, chose parfaitement acceptable tant la description du lieu où le narrateur est allé en vacances est féérique (et véridique aussi selon moi).
En réalité, ce pavé nous fait essentiellement voyager dans le Paris des années 40 et 50, à travers les yeux d'un petit bonhomme. Antoine Chabert, au nom presque paronyme de celui de l'auteur, est né lui aussi en 1940. Dans Val Paradis, le lecteur suit d'ailleurs les péripéties d'un Antoine, sans doute le même des années plus tard...
Tableaux noirs navigue entre autobiographie et fiction pour le plus grand plaisir du lecteur qui entre donc quelque peu dans l'intimité de l'auteur et se voit à nouveau confirmer la grande sensibilité dont ce dernier avait fait preuve dans son premier récit.

  J'avoue avoir eu quelques réticences en lisant les premiers chapitres qui exposent de manière disparate, mais néanmoins chronologique, les premiers épisodes de vie d'un nourrisson puis d'un enfant en bas-âge. Mais au bout d'un moment, la magie opère parfaitement : le lecteur s'attache au fil des pages à ce petit Antoine et grandit tout doucement avec lui.
Je me suis même reconnu à plusieurs reprises dans le comportement et les attitudes de cet enfant ; cela explique peut-être en partie mon attachement à l'œuvre de cet écrivain, à sa façon de voir, d'aborder et de sentir le monde... L'adulte Alain Jaubert n'est-il pas construit sur les bases de l'enfant qu'il a été ?
L'auteur nous raconte ainsi ses premiers pas dans le quartier des Champs-Élysées où il a grandi, chose difficilement imaginable de nos jours tant le marché de l'immobilier a évolué - dans le mauvais sens - depuis soixante-dix ans !
Et à travers les yeux d'un enfant, le monde entier devient source d'émerveillement. Un événement anodin peut être empreint de poésie ou carrément vécu de manière totalement disproportionnée. Alain Jaubert réussit ce tour de force et nous fait vivre une succession d'épisodes joyeux, nostalgiques, émouvants, tristes, drôles ou dramatiques.
Un passage qui m'a marqué se déroule lorsque Antoine entend la chute d'une bombe allemande de type V1 dans la campagne parisienne. Le pauvre découvrira peu après des dizaines de vaches mortes et un trou immense, symbole de la bêtise humaine.
J'ai aussi tremblé devant le loup, cet animal emblématique des peurs enfantines. En vacances dans la Forêt-Noire chez son oncle militaire et parachutiste, le garçonnet est persuadé de voir des loups à la tombée de la nuit. Et en effet, l'oncle, malgré ses doutes quant à la présence de tels carnassiers, descendra avec son fusil pour réapparaître avec la dépouille d'un « énorme loup gris ». Un peu plus tard, ce même oncle essaie le revolver italien du père d'Antoine. Le croyant grippé ou déchargé, il vise l'enfant en rigolant dans l'appartement parisien mais le coup partira vraiment : « La balle passe en sifflant à ses oreilles. » Grosse frayeur !
J'ai frémi quand, à dix ans, avec des copains sur les plages du côté d'Ostende, il joue avec des explosifs après avoir découvert une caisse de grenades allemandes. Les canailles finiront par un grand feu d'artifice en les faisant toutes exploser ensemble !
Côté fraternel, j'ai particulièrement aimé les rapports entre Antoine et sa sœur de deux ans sa cadette.

  Coïncidence ou pas, Alain Jaubert a passé des vacances sur la Côte de Granit Rose où je suis né et ai vécu de très nombreuses années. Les mots, les phrases décrivant ce coin de paradis ont donc particulièrement résonné en moi...
Les quelques images, posées ci-après avec délicatesse, décrivent parfaitement l'ambiance de ce splendide lieu de la Bretagne costarmoricaine ; elles résonnent de la même façon que les notes de piano de Didier Squiban lorsqu'il évoque son pays : « Ils font le tour de la maison. De l'autre côté, pas de route, juste un étroit chemin et, au-delà du chemin, rien, le vide du ciel et des nuages, une immense baie, sables, vase, rochers lointains, des barques de pêche échouées penchées sur le côté, pas d'eau, c'est marée basse, seulement la gifle du vent qui apporte l'odeur de la mer. »
Et bien sûr, je ne peux pas ne pas citer la description du Château de Costaérès : « Un chaos de rochers couverts d'algues vertes et brunes à perte de vue, quelques pêcheurs à pied dans les flaques, la côte de l'autre côté et, au milieu de la baie, à sec sur son île, un château de granite rouge lui aussi, un vrai castel de conte de fées avec ses tours élevées, ses toits d'ardoise, ses étroites fenêtres en ogive. Tout ça, c'est aussi beau que la baie de Rio, dit son père. Et avec ce château gothique en plus ! »
Avec la référence à Rio, dont les guides touristiques devraient s'inspirer, la boucle est bouclée : l'exotisme est de chaque côté de l'Atlantique...

  Plus loin, le roman m'a particulièrement touché dans ce passage racontant la présence des « gueules cassées » dans le Paris d'après-guerre et ce jusqu'aux années 60. Ces héros qui ont survécu à la première guerre mondiale et qui sont peu à peu tombés dans l'indifférence générale apparaissent alors pour Antoine sous la forme de « monstres de légende », d'« écorchés de danse macabre », « d'affreuses momies de cinéma » qui « peuvent surgir à tout moment ».
Ou encore, voici un exemple des questions presque métaphysiques que ces rescapés suscitaient chez le commun des mortels : « On essaie de deviner où est la frontière entre la vraie et la fausse chair, entre l'os et la dent, entre le poil et le moulage, entre l'œil vivant et l'œil de verre, on se demande comment ça s'ajuste, s'ils dorment avec, si ça fait mal, comment ils se voient dans leur miroir, comment leur famille s'y est habituée. »
A ce sujet, Marc Dugain a d'ailleurs écrit un livre très émouvant intitulé La chambre des officiers.

  Enfin, comme il le prouvera plus tard dans ses écrits, l'homme de lettres est enfant déjà fasciné par la musicalité des mots. C'est le cas par exemple lorsqu'il entend sa mère et sa grand-mère évoquer ensemble leurs prochaines collections de mode à travers un champ lexical éloquent : « guipure », « satin », « jupon », « taffetas », « organdi », « fourreau », « liseré », « corolle », « tulle », « plastron », « paillettes », « cachemire », ...
Et Jaubert de rajouter : « Tous ces mots sont comme des bijoux délicats, des joyaux de conte de fées, ils brillent devant ses yeux, trésors éblouissants, petits mystères égrenés au fil de phrases qui le bercent. »
Tout cela va évidemment conduire, après l'apprentissage de la lecture, à la rencontre avec un objet qui bouleversera à tout jamais la vie d'Alain Jaubert : le livre.
Pendant que les autres enfants collectionnent des billes, écussons, boîtes d'allumettes, capsules de bouteilles, petites voitures, timbres, cartes postales ou minéraux, Antoine se tourne vers celui qui deviendra vite le meilleur ami de son esprit : « En fait, après des années d'expérimentation au cours desquelles il a essayé quelques pistes et s'est lassé de tout, il s'aperçoit qu'il n'aime amasser qu'un seul objet. Un objet dont la collection est, elle aussi, infinie, au point que personne ne pourra jamais en venir à bout. Un objet qui ne se dévalue pas, dont on ne se fatigue jamais et qui vous surprend toujours. Le livre. Lire et accumuler les livres ? Oui, seuls amis dociles, fidèles, silencieux, toujours disponibles, merveilleux... »
Rapidement, le garçon s'évade dans la littérature et avale tout ce qu'il peut : « Tout un monde magique s'ouvre. [...] Le début d'une folie qui durera toute sa vie. »
Ses amis, durant de nombreuses années, s'appelleront Jules Verne (dans l'édition Hetzel !), Miguel de Cervantès, Carlo Collodi, Charles Dickens, Daniel Defœ, Alexandre Dumas, Victor Hugo, François Rabelais, Pierre de Ronsard ou Joachim du Bellay.
« Les auteurs sont ses seuls amis » écrit le romancier en parlant du petit garçon qu'il fût jadis.
Là encore, toutes ces réflexions sur la puissance de la littérature ont totalement résonné en moi. À nouveau, je ne peux que citer l'extrait suivant qui se passe de tout commentaire : « Il est acharné de lecture, curieux de tout. Chaque minute qu'il peut grappiller, il en profite. N'importe où, n'importe comment. Au lit, aux toilettes, en train, en métro, dans un grenier, sur l'herbe l'été, contre un tronc d'arbre, en marchant même, dans les chemins forestiers, dans la rue. Le mieux, c'est assis au fond d'un canapé au milieu des coussins, ou par terre, bien coincé entre deux meubles. Dans un lieu discret où personne ne viendra le déranger. Recroquevillé, les autres sens en veilleuse, les yeux seuls en action. Il s'enfonce dans la lecture, un paradis qu'on ne partage pas. Nonchalance, alternances d'éveil et de somnolence, temps sans limites. Cette vie-là est plus intense que la vraie vie... Et l'été, au bord de la mer, au fond d'une villa, bercé par le bruit lointain et hypnotique des vagues. Il lit toute la nuit, termine un livre, en commence un autre, même aux approches de l'aube, finit par s'endormir avec les premiers rayons du soleil. Quitter un livre pour un autre n'est pas une trahison, c'est une façon de prolonger, de renouveler l'excitation de sa pensée. »

  « On dit dévorer un livre. C'est lui qui vous dévore ! C'est comme si le livre le lisait lui, l'avalait, l'absorbait... »
Et cet amour infini pour la littérature va très loin puisqu'il constitue sa bouée de sauvetage lorsque, préadolescent et renvoyé pour d'obscures raisons de son collège, il devient pensionnaire dans un redoutable établissement religieux où la discipline rigoureuse se décline en brimades quotidiennes. Alain Jaubert a certainement été vacciné contre l'abus de religion tant il a souffert sous le règne des prêtres professeurs qui prônaient pourtant l'amour du prochain...
Le petit Antoine s'enferme ainsi dans son imaginaire qui est le seul endroit où s'exprime sans aucune limite la liberté : « La messe ou les autres manifestations religieuses, vêpres, actions de grâces, sont pour Antoine d'un ennui écrasant, il est devenu expert en hypocrisie, il fait tous les gestes nécessaires mais il se barricade en lui-même, il se récite du Ronsard ou du Baudelaire. »

  Ce pavé est rempli d'une multitude de détails, de pensées, de situations anodines ou d'événements majeurs dans la construction d'un jeune garçon. Il est impossible d'évoquer tous les sentiments que cela peut éveiller chez le lecteur ; d'autant que de nombreuses grilles de lecture sont possibles selon chacun : traité de psychologie de la petite enfance, plaidoyer pour la lecture, parcours bucolique de la France en pleine reconstruction, remontée du temps introspective dans les souvenirs d'un écrivain, ...
Concluons sur ces mots qui en disent long et qui, à nouveau, se passent de commentaire : « La lecture, l'écriture, la littérature, c'est ça l'or, le trésor, tous les trésors du monde... »

[Critique publiée le 11/06/14]

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V A L   P A R A D I S   Alain Jaubert - 2004

Gallimard - 436 pages
20/20   Lisez ce qui suit, oubliez tout le reste... Et embarquez ! Attention, chef-d'œuvre

    Val Paradis... Le parfum de la nostalgie... L'aventure maritime... Le port du bout du monde... L'ivresse des sens...
Un chef-d'œuvre absolu, un joyau, un roman qui peut se lire et se relire sans cesse tant il est évocateur de merveilles, tant il remplit avec perfection et simplicité son rôle premier de livre : faire rêver.
Le pari est réussi. Complètement. Totalement.
Après ma première lecture, je n'ai pu migrer vers d'autres nourritures : je m'y suis replongé de la première à la dernière page.
Jamais auparavant je n'avais été aimanté à ce point par une œuvre littéraire. Jamais je n'avais autant dégusté chaque chapitre, chaque page, chaque ligne et chaque mot.
Par quoi sont justifiés tant de superlatifs, tant d'emphase me demanderez-vous...
Tout simplement par le fait que Val Paradis est splendide dans le fond et dans la forme. Une dualité rare ; alors autant la signaler haut et fort.

  Antoine est un jeune pilotin (apprenti officier) de dix-huit ans. Neuf mois auparavant, il a embarqué à bord du LEOPARD, un navire de commerce basé à Marseille qui fait du tramping (navigation de port en port au gré du fret à transporter).
Roger, son compagnon de chambre, vingt ans, va rapidement devenir son complice et ensemble ils vont se fixer le même objectif à chaque escale : « Tout parcourir. Tout voir. Tout dévorer. »
Et en cette fin d'année 1958, leur bateau accoste le port mythique de Valparaíso pour une durée de vingt-quatre heures. Surnommé le « port du vent », le « port souvenir », « le port des brouillards », la « perle du Pacifique » ou encore le « port nostalgie » dans l'imagerie populaire, Valparaíso est incontestablement le personnage principal du roman tant la ville y est disséquée, analysée, décrite, visitée.
Paradoxalement, cette impression de la parcourir entièrement en donne une image des plus mystérieuses. Valparaíso, la mythique, demeure-t-elle un rêve inaccessible...?

  « L'escale, aujourd'hui, Valparaíso ! Port de légende. La chasse à la baleine, les peaux de phoques, la course du thé, la route d'Australie, le chemin de Polynésie, la ruée vers l'or californien, les tremblements de terre, les mines de cuivre, le salpêtre, Robinson Crusoé. Et, 1500 milles plus au sud, les archipels, les glaciers, les canaux de Patagonie, le détroit de Magellan, le Horn, ses tempêtes furieuses. »
Voilà comment Jaubert plante le décor.
Un décor évocateur qui, en quelques lignes, nous fait déjà parcourir des milliers de kilomètres et miroiter des aventures fabuleuses. Des promesses qui seront justement tenues au cours des différents chapitres.

  Antoine, en ce début d'été austral, est impatient de poser le pied dans la ville qui, selon les légendes, comporte un seul quai et cent bordels. Car, comme on l'oublie peut-être : « Les terriens ont du mal à imaginer que l'essentiel de la navigation, c'est du sommeil. [...] On s'ennuie. On lit. On rêve. » Et la perspective de l'escale est l'occasion de « laisser surgir les gens et les événements au hasard, et, là aussi, aller jusqu'au bout de toutes les aventures même si elles sont vulgaires, même si elles sont dangereuses ».
Jaubert parle de « L'art de l'escale », un processus méthodique pour parcourir la ville et ses différents lieux de perdition selon un cycle précis. Il ne faut surtout pas se perdre dès le début car les quelques heures à terre ne doivent pas être consommées dans le premier troquet crasseux. Les longues semaines en mer qui précèdent et succèdent à l'escale sont là pour rappeler au marin l'importance d'être alerte le jour J pour jouir pleinement de toutes ces formes, couleurs, odeurs et bruits qui l'assaillent soudain.

  Par ailleurs, dans notre monde de fous où la vitesse est toujours recherchée, la philosophie d'Antoine pour visiter un nouveau lieu est un rappel au bon sens. Seule la marche permet de « lire » une cité dans ses moindres détails. Et le narrateur de rappeler son objectif : « Se greffer la forme d'une ville dans la mémoire des jambes et des pieds » ; ou plus loin : « J'aime les villes, j'aime marcher dans les villes connues ou inconnues, sans savoir ce que je cherche, sans savoir où je vais, poussé par une sorte de désespoir heureux. »

  Une grande partie du roman relate ainsi la découverte de Valparaíso par Antoine, conseillé par son ami Roger qui y est déjà venu à deux reprises.
C'est la cité des « cerros », ces quarante collines sur lesquelles est bâtie la ville.
C'est le mouvement perpétuel des funiculaires.
C'est les maisons multicolores « construites avec les restes d'anciens naufrages » (plus de trois cents dans la baie paraît-il).
C'est des escaliers à n'en plus finir.
C'est des milliers de chiens errants.
C'est l'âne utilisé pour gravir les durs dénivelés.
Et puis, Valpo, c'est une esplanade sur l'océan Pacifique : « Cinq mille kilomètres de vide en face de moi... » dixit le narrateur.
« Et je regarde la belle et extravagante cité, courbe parfaite sur la mer bleue, le moutonnement de ses collines échevelées ceinturant la baie comme un écho, un reflet dans le miroir de la terre des lames du Pacifique les jours de tempête. Valparaíso, la "vallée du paradis". »
Que rajouter à cette écriture, aussi somptueuse à chaque page ?

  Les deux compères recherchent l'immersion la plus totale et leur amour des sonorités étrangères est ici comblé par la visite d'un marché où les almejas, ostras, langostinos, calamares, trucha, salmón, corvina ou albacoras seront autant de nouveaux mots espagnols rapidement intégrés à leur vocabulaire.
Mais comment résister à citer la description d'une dégustation d'oursin par l'auteur, tant celle-ci titille les papilles à la simple lecture : « Je prends un oursin, je plonge ma petite cuiller dans un corail exubérant. Je soulève, je détache la chose délicate. Ça sent l'iode et l'algue et l'eau de mer, comme les flaques à marée basse, et aussi la peau humaine et la sueur amoureuse et le gâteau fin. La cuillérée fond dans la bouche, c'est à la fois sucré et un peu salé, les petits grains s'écrasent sous les dents, sur la langue, se liquéfient en une molle et savoureuse pâtisserie, et on a aussitôt envie d'y revenir. On y revient. »

  L'aventure d'Antoine, c'est aussi le fantasme de Paola. Paola, cette jeune fille de rêve, « fine fleur de la grande bourgeoisie chilienne », cousine de son ami Roger et à l'initiative de délicieuses aventures lubriques avec celui-ci lors d'une précédente visite au pays.
Paola sera un fil directeur durant cette trop courte escale, un rêve qui reviendra sans cesse à l'esprit d'Antoine. Son absence, sa suggestion à travers les descriptions osées de Roger ne feront qu'alimenter les espoirs les plus fous du jeune pilotin : « Paola m'intrigue. Paola m'attire. Paola m'appartient désormais autant qu'à lui. »

  Ce livre est une histoire de rencontres.
Flâner au hasard des rues pittoresques de la cité chilienne et se laisser entraîner par les histoires des habitants. Un architecte, un étudiant, un ancien cap-hornier nourriront l'esprit curieux d'Antoine. Cet habile procédé littéraire permet ainsi à Jaubert de nous conter des histoires dans l'histoire, sorte de palimpseste propice à un foisonnement de situations tout aussi rocambolesques et épiques les unes que les autres.
La dure navigation des bateaux à voile qui devaient impérativement franchir le cap Horn bien avant la construction du canal de Panamá, la riche description de la pointe de l'Amérique et sa géographie « la plus compliquée de toute la planète », les catastrophes naturelles qui ont façonné les collines de Valparaíso, la folie du périgourdin Antoine Tounens qui s'était autoproclamé Orélie-Antoine Ier, roi d'Araucanie, ou le parcours du français Emile Dubois, un meurtrier multirécidiviste devenu un saint à sa mort. Voilà des thèmes riches, passionnants et historiques, contés toujours avec maestria, qui nous font mieux entrevoir les essences mythiques du port chilien...

  L'aventure maritime passe aussi par les livres et leurs légendes distillées au cours des longues traversées où le marin se retrouve souvent seul et bien embarrassé devant tant de temps à tuer avant la prochaine escale. Alain Jaubert nourrit son texte de références : à travers Paola qui était passionnée par la poésie espagnole et clamait des vers de Jean de la Croix, Góngora ou Quevedo. Dans la bibliothèque du LEOPARD où les ouvrages relatant les découvertes de Colomb, Vasco de Gama, Cortès, Cook, Bougainville, La Pérouse ou Dumont d'Urville foisonnaient. Dans l'imagination d'Antoine où les écritures de Rimbaud et Baudelaire refont surface pour décrire la beauté d'une femme.
Jules Verne, Daniel Defœ, Melville, Whitman ou Céline seront aussi cités. Jaubert ne cache d'ailleurs pas ses influences dans son travail d'écriture et cite volontiers Melville, Conrad comme des maîtres.

  Mais la nourriture de l'esprit doit trouver écho dans celle du corps. Et Antoine résume parfaitement cet antagonisme en se posant la question existentielle : « La bibliothèque ou le bordel ? »
Le port des cents bordels regorge de lieux de débauche et les deux marins en visiteront plusieurs pour garder le meilleur pour la fin : le Kentucky. Antoine y rencontre Macha : « C'est comme si tout s'était illuminé d'un coup. » Après quelques pas de danse au son de Chet Baker, c'est la montée vers une « ivresse marine ». Mais chut, nous n'en dirons pas davantage...
Et le délice continue encore pendant un long moment puisque la seconde moitié du livre reste à découvrir ! La nuit est intensément longue en cette avant-veille de Noël 1958.

  Comme précisé au tout début, n'oublions pas de louer la forme de ce roman.
L'écriture est érudite, dense et pourtant si simple à lire. Les phrases sont joliment chaloupées, parfaitement équilibrées. De la plus courte qui mesure un seul mot à la plus longue qui s'étale sur plusieurs pages lors du délire d'Antoine, Val Paradis est un laboratoire littéraire où l'auteur casse les codes classiques pour aboutir à un style totalement libre, en harmonie avec les luxures ou les débauches de cette aventure.
Là où de nombreux auteurs contemporains pêchent par la platitude et la médiocrité de leur artisanat, Alain Jaubert excelle dans son exercice tant chaque page fourmille de détails, de profondeur et de profusion des sens.
Tel un orfèvre, il manipule la langue française avec autant de minutie et de dextérité qu'un horloger le ferait avec les rouages d'une antique montre gousset.

  La particularité de l'œuvre réside également dans le découpage des chapitres. L'histoire principale, cette parenthèse de quelques heures au Chili, est entrecoupée de cinq aventures qui nous transportent vers d'autres contrées lointaines parcourues lors d'escales précédentes sur le trajet du LEOPARD.
C'est l'occasion rêvée pour affronter les tempêtes de l'Atlantique ou revivre l'éruption meurtrière de la montagne Pelée en Martinique le 8 mai 1902.
La découverte de la baie de New York et la participation impromptue à une virée en concert avec des musiciens de jazz, dont John Coltrane - excusez du peu - à bord d'une vieille Buick décapotable est un riche moment d'émotion. La palette d'Alain Jaubert pour décrire les notes de jazz est aussi riche que celle mise en exergue pour affoler notre sens gustatif lors de la mise en bouche d'un oursin...
Et n'oublions pas enfin le mythe de Robinson revisité à travers cette histoire d'amour sur une île déserte du Brésil où les « plages de sable d'un blanc éclatant bordées par des eaux très bleues » ne laisseront aucun lecteur indifférent.
Jaubert, véritable poète, y décrit la femme posée en ce lieu paradisiaque avec les termes : « Elle avait hérité de l'Europe des lèvres fines et un nez long et droit, de l'Afrique, les cheveux crépus, qu'elle portait longs et nattés, de l'Amérique les nuances cuivrées de sa peau noire. »

  Si après cette humble présentation vous n'êtes toujours pas tenté par une excursion dans la « vallée du paradis », lisez au moins le chapitre d'introduction qui, dès la première phrase, plante de façon extraordinaire l'atmosphère du voyage... Telle une ouverture d'opéra, le lecteur est happé, enchanté par les promesses que l'auteur lui susurre au creux de l'oreille : « une nuit de marins et de mirages, une nuit de filles, de came, d'aventures, d'escaliers, de saouleries à n'en plus finir. »

  Val Paradis a raté de justesse le Goncourt 2004, en arrivant second, mais a remporté tout de même les beaux prix suivants :
Prix du Premier Roman du Touquet Paris Plage (2004)
Goncourt du Premier Roman (2005)
Prix Livre & Mer Henri-Queffélec (2005)
Prix Maison des écrivains de Touraine « Esprit Grandgousier » (2005)
Prix Gironde Nouvelles Ecritures (2005)

  Il est incontestable que si le prix Makibook existait, le Maki d'Or serait à rajouter au palmarès précédent. Mais le plus important ne réside certainement pas dans ces distinctions littéraires parfois trop teintées de snobisme intellectuel ; non, le fait majeur à mes yeux est d'avoir enfin, à ce jour, trouvé ma réponse à la sempiternelle question de Proust : « votre livre préféré ? »

  Qui est donc Alain Jaubert ?
Né en 1940, l'homme a de multiples casquettes et une vie bien remplie.
Son œuvre la plus célèbre reste à ce jour une série de cinquante films sur l'art intitulée Palettes et réalisés entre 1989 et 2003. À travers ces émissions, le réalisateur a décrypté de nombreuses œuvres picturales et vulgarisé ainsi l'accès à la peinture.
Avant d'écrire Val Paradis, Alain Jaubert a été marin, journaliste scientifique à La Recherche, chroniqueur de musique classique à Libération ou encore enseignant à l'Ensad (Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs).
Il a également réalisé de nombreuses autres émissions sur les thèmes de la peinture, de la littérature, de la philosophie et publié plusieurs essais et traductions.
En 2004, avec Val Paradis, il écrit son premier roman. En réalité, ce travail d'écriture s'est étalé sur plusieurs décennies et certaines escales du LEOPARD avaient déjà été rédigées il y a de nombreuses années sans être publiées.
Le roman est ainsi une forme d'aboutissement littéraire d'une vie intellectuellement riche et d'une sensibilité artistique exceptionnelle.

[Critique publiée le 16/12/10]

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J O U R S   D E   T R E M B L E M E N T   François Emmanuel - 2010

Seuil - 176 pages
15/20   Immersion en Afrique

    Ce court roman relate les huit jours d'une croisière pour touristes à bord d'un paquebot de luxe : le Katarina.
Le voyage au sein « d'un décor splendide de terre et d'eau » se situe dans un pays d'Afrique et a pour objectif de remonter un fleuve, jadis lieu mythique de la Route des Comptoirs.

  L'auteur a volontairement choisi de ne pas situer de façon explicite l'action et a donc créé de toute pièce les noms aux consonances africaines des ports jalonnant le trajet des bateaux de commerce.
Le lecteur embarquera ainsi dans la baie de Mattopara pour joindre en ultime étape Sassié après avoir visité Batongo, Diaguilé et Oumsara.
Seulement, dans cette ancienne colonie française, la situation politique est très instable après des élections douteuses et une corruption omniprésente chez les dirigeants. L'ambiance sur le Katarina est lourde et des signes semblent annoncer des changements importants.
Une guérilla s'engage entre rebelles et armée gouvernementale. Elimane Ba, sorte de prophète illuminé, est le symbole de cette révolte qui gronde aux portes du fleuve.
L'impact destructeur de la colonisation est bien sûr visé car comme le prêchent les paroles du prédicateur : « un jour l'homme blanc est arrivé sur un bateau à aube avec une main qui tient l'arme et une autre le cadeau, il a planté l'esprit blanc dans la pensée des hommes du fleuve, et quelque chose s'est mis à changer. »

  Le narrateur, François, venu filmer les berges riches en oiseaux migrateurs est le témoin privilégié du putsch.
Son statut de journaliste lui offre la possibilité de s'approcher au plus près du chef rebelle local, près du barrage de Batongo. Enregistrer la bonne parole, faire de la propagande, sont en effet des armes efficaces dans un pays en proie à la désorganisation des moyens de communication la plus totale.
François observe également les rapports humains à bord du bateau. Naginpaul, écrivain alcoolique, Marie et son vieillard aristocratique, Livia la troublante italienne ou Dasqueneuil le vacancier impatient et colérique vont devenir avec les autres passagers une monnaie d'échange pour négocier avec le parti au pouvoir.

  Jours de tremblement traite plusieurs problématiques.
Le relatif anonymat géographique du lieu où navigue le Katarina permet de transposer facilement la situation politique de ce pays à de nombreuses contrées africaines. L'actualité le démontre chaque année avec des scénarios qui se ressemblent malheureusement très souvent. De Madagascar au Gabon en passant par la Côte d'Ivoire, les élections débouchent généralement sur des conflits d'intérêt autour du rôle de président détenu par des dictateurs de père en fils et soutenu financièrement par un système véreux, héritage de la Françafrique... Le peuple est la première victime de ces événements qui conduisent aux émeutes presque toujours.
Le roman aborde également les rapports entre le touriste occidental et l'ancienne colonie. Le voyageur se positionne bien trop souvent comme un simple « consommateur » d'un exotisme acheté dans un catalogue de papier glacé. Fuyant l'immersion, il a peur d'être confronté à la dure réalité. L'instabilité politique en est une et la beauté des rivages d'un fleuve ne résume pas à elle seule l'essence d'un pays.
L'auteur résume ainsi parfaitement cette idée : « lieu mythique de la destination du voyage du jour sept du programme, avec son Hostellerie maure, ses comptoirs restaurés, ses quatre minarets, son fort légendaire, son monument aux esclaves, Sassié qu'ils nommaient aussi ville blanche, dont les murs étaient régulièrement repeints par les services de la ville afin qu'elle fasse oublier l'Afrique et ressemble aux villages blancs des îles grecques ou des Alpujarras, comme les touristes du Nord les aiment, inoubliables et purs, avec leurs rues étroites chamarrées, leurs souks, leurs commerces, leur petit port pittoresque. »
Enfin, j'ai noté la référence au thème de l'enfant soldat : « ces tirailleurs de quinze ans, sans-grades dépenaillés, épuisés par cinq jours sans sommeil, factionnaires hagards des forêts de Fasha Fasha. »

  Cette visite de l'Afrique dans un climat tendu est un joli clin d'œil à l'œuvre de William Conrad : Au cœur des ténèbres. Elle résume avec précision la géopolitique complexe des terres africaines si riches et si fragiles.
Seul bémol peut-être, un style littéraire un peu froid et distant avec le lecteur, accentué sans doute par l'érudition apparente de l'auteur...

[Critique publiée le 16/12/10]

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J ' A U R A I S   P R É F É R É   V I V R E   Thierry Cohen - 2007

France Loisirs - 238 pages
11/20   Un page turner qui s'achève de façon décevante

    Nous sommes le 8 mai 2001. Jeremy, 20 ans précisément ce jour-là, met fin à ses jours. Victoria, son premier et intemporel amour, a décidé de faire sa vie avec un autre homme.
Un an plus tard exactement, Jeremy reprend conscience dans les bras de Victoria. Ils s'aiment et sont heureux. Mais le soir de ce merveilleux jour, le jeune homme sombre dans un état léthargique et perd pied avec la réalité...
Deux ans plus tard, c'est le même scénario : réveil dans une vie auprès de Victoria et d'un bébé avec à nouveau aucun souvenir des vingt-quatre mois écoulés. Et cela continue en 2010 et ainsi de suite. Une journée de conscience où Jeremy découvre le passé qu'il s'est construit suivie d'une chute dans le néant.
Au fil du récit, le lecteur va peu à peu s'apercevoir avec Jeremy du malheur que celui-ci fait vivre à ses proches : une Victoria de plus en plus délaissée, des enfants indifférents et des parents définitivement oubliés. Comment expliquer ce comportement bipolaire où un mauvais Jeremy fait de l'ombre à l'homme initialement prévenant et fidèle à son entourage ?

  L'écriture est simple et parfaitement fluide. Le lecteur est dès la première page happé dans une spirale infernale aux côtés de Jeremy.
Chaque chapitre correspond donc à un nouveau réveil le 8 mai d'une année aléatoire ; et le narrateur doit à chaque fois affronter une nouvelle situation, totalement inédite, tel le héros fictif de la série américaine Code Quantum.
Ce roman est prometteur ; jusqu'à la dernière partie, qui passe à côté d'une fin totalement satisfaisante. Le dénouement sombre dans une explication mystique qui risque de déboussoler les plus cartésiens des lecteurs.
Certes, Thierry Cohen a mis en place une intrigue alambiquée dès le départ. Et celle-ci offre un défi à relever parsemé de nombreux écueils pour parvenir à une conclusion réussie. Mais à mon sens, l'auteur livre un épilogue lourd, convenu et sans audace.
Dans la veine de Guillaume Musso et Marc Levy - c'est la quatrième de couverture qui le précise -, il ne faut peut-être pas trop se torturer l'esprit et ne retenir que le bon potentiel de la principale partie du roman...
Et pour ceux qui souhaitent une excellente référence sur un thème similaire, lisez Replay de Ken Grimwood. Là, le voyage en vaut vraiment la peine.

[Critique publiée le 16/12/10]

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L E   M O N D E   T O U S   D R O I T S   R É S E R V É S   Claude Ecken - 2005

Le Bélial' - 362 pages
9/20   Trop cérébral

    Ce recueil rassemble douze nouvelles écrites par l'auteur français de science-fiction Claude Ecken.
Les thèmes abordés et les questions soulevées sont très contemporains et reflètent finement des grands sujets d'éthique auxquels l'humanité est ou sera confrontée dans un futur proche.
Le titre de l'ouvrage reprend celui du premier récit qui traite de l'impartialité de l'information dans un monde dominé par la course au sensationnel, la manipulation politique des médias et la cupidité des puissants.
Membres à part entière, la seconde histoire, inverse la logique dans laquelle nous vivons : les handicapés physiques ne sont plus une minorité mais une écrasante majorité. Les individus sans aucune tare sont relégués au bas de l'échelle sociale. Un jeu de miroir qui, outre l'intrigue originale, met en lumière la difficulté de vivre dans la différence...
L'unique brosse le portrait d'une société où le code génétique de l'homme est calibré et soigneusement sélectionné.
Deux nouvelles utilisent par ailleurs la science de la physique quantique, thème vertigineux qui ouvre les portes d'univers parallèles et l'accès aux trous noirs.

  J'ai toujours eu quelques difficultés à lire des nouvelles. Ceci pour deux raisons qui sont liées entre elles.
La première est que le format induit, par définition, un nombre de pages relativement réduit. Et, à mes yeux, lire c'est s'immerger dans un monde différent du sien pendant un long moment, c'est passer des heures et des heures à rêver ce monde, c'est en sortir en y laissant un marque-page et y replonger avec délectation dès que possible. Dans ma conception de la lecture en tant que plaisir, la notion de zapping n'existe pas : aborder une œuvre écrite, c'est y consacrer du temps, c'est cultiver l'art de la lenteur, c'est attendre avec délice le moment où l'on va retrouver son compagnon de papier. Ainsi, dans cette perspective, je suis plus réceptif aux pavés de quelques centaines de pages.
La seconde raison est que le format court nécessite généralement une entrée rapide en matière. Et dans le cadre des sujets complexes abordés par Claude Ecken, cet exercice est souvent difficile. Le lecteur est plongé rapidement dans un univers où ses nouveaux repères ne sont pas encore en place et où, pourtant, l'intrigue est amorcée. Dès lors, la lecture de certaines nouvelles présentées ici peut devenir fastidieuse et cérébrale.
Sans doute que les amateurs de « hard-science » accrocheront davantage aux sauts quantiques récurrents qui animent certains personnages. Pour ma part, hormis deux ou trois textes, la lecture est restée un peu indigeste. Dommage !

[Critique publiée le 24/03/10]

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L A   R O U T E   Cormac McCarthy - 2006

Points - 252 pages
14/20   Pessimisme total

    Les premières lignes nous plongent immédiatement dans un paysage froid, gris et mort.
Deux hommes, un père et son jeune fils, marchent sur une route qui descend vers le sud des États-Unis.
Aucune indication sur la date à laquelle se déroule le récit ni de précision permettant de situer géographiquement les deux protagonistes. Seul compte cette route, lien ténu vers une latitude peut-être plus ensoleillée, ruban d'asphalte décharné en direction d'un hiver plus clément.
Cette quête de la côte méridionale est l'unique objectif à court terme de l'homme et l'enfant. À long terme, il vaut mieux ne pas se poser de questions. Car plus rien se subsiste de l'ancien monde, celui que nous, lecteurs, connaissons actuellement. Le soleil ne perce guère plus à travers les poussières et les cendres en suspension permanente dans l'atmosphère. Météorite, catastrophe nucléaire, bouleversements climatiques intenses et soudains ? Aucune réponse ne vient éclaircir cet univers sombre et glauque.

  Le récit raconte ainsi le présent de ces deux individus qui ont renoué de force avec des besoins primaires : manger, se vêtir et s'abriter. Quelques lignes font néanmoins référence à un passé révolu et à la mère de l'enfant, celle-ci n'ayant sans doute pas survécu à la folie inhérente à ce monde sans espoir.
Traversant villes, villages, plaines, forêts, vallées, ils devront vivre en permanence à l'affût du moindre signe humain, guettant à chaque instant une nouvelle menace qui pourrait précipiter leur mort. Dans ce monde de désolation, chacun aura décidé de mener sa propre stratégie. Pour certains, le suicide aura été la solution la plus sûre, d'autres au contraire veulent vivre et forment des hordes de sauvages pratiquant communément le cannibalisme. Enfin, il y a ceux qui sont seuls, survivant au jour le jour et vivant cachés comme des rats...
Le père et le fils poussent un caddie contenant quelques denrées, principalement des boîtes de conserve glanées dans des demeures désertées, des couvertures pour affronter les nuits terriblement froides. L'homme ne continue cette lutte que pour son fils chez qui il entretient un optimisme quotidien. Le choyer, le protéger, le nourrir sont ses uniques préoccupations. Jusqu'au sud, jusqu'à la mer que le petit imagine bleue comme avant...

  McCarthy, monument de la littérature américaine, livre là un roman d'une noirceur absolue. Aucune lueur d'espoir ne vient transpercer cette épopée macabre. D'ailleurs, que pourrait-il advenir de positif dans un monde où plus rien n'existe à part des ruines et quelques humains qui disparaissent les uns après les autres ? Ainsi, ceux qui s'évertuent à vivre justifient leur acte par le luxe de pouvoir choisir la mort quand ils le souhaiteront. Le rapport à la mort est totalement différent de celui de l'ancien monde et celle-ci est en partie vue comme une bouée de sauvetage, une délivrance potentielle à saisir à tout moment. Conserver ce « jeton » vers l'au-delà, décider du moment de sa propre fin est le dernier bien auquel ces rescapés peuvent encore prétendre.
La relation entre l'homme et son fils est finalement le seul rayon de soleil de ce récit. Un lien fort, absolu, infiniment rempli d'amour, qui est leur seule raison d'être. Mais l'auteur ne tombe pas dans l'émotion facile que pourrait susciter une situation aussi tragique. Pas de larmoiements pour ce couple qui avance l'un pour l'autre.
McCarthy adapte son écriture dépouillée aux paysages traversés. Pas de ponctuation dans les dialogues, la conjonction « et » omniprésente, pas de chapitrage ni de sous-titre mais de courts paragraphes qui se succèdent inlassablement au fil des kilomètres. Cette économie dans la forme littéraire contribue ainsi à renforcer cette sensation de vide instillée par ce fond lancinant.

  En 2008, le réalisateur australien John Hillcoat a adapté l'œuvre au cinéma avec dans le rôle principal l'acteur Viggo Mortensen. Rarement une transposition à l'écran aura été aussi fidèle et réussie. Un film à voir absolument en complément de la lecture de La route.

  Extrait : « L'air granuleux. Ce goût qu'il avait ne vous sortait jamais de la bouche. Ils restaient debout sans bouger sous la pluie comme des animaux de ferme. Puis ils repartaient, tenant la bâche au-dessus de leurs têtes dans le morne crachin. Ils avaient les pieds mouillés et transis et leurs chaussures partaient en morceaux. À flanc de collines d'anciennes cultures couchées et mortes. Sur les lignes de crête les arbres dépouillés noirs et austères sous la pluie. »

[Critique publiée le 24/03/10]

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B L E U   D E   C H A U F F E   Nan Aurousseau - 2005

France Loisirs - 152 pages
12/20   Les dessous du monde ouvrier

    Ce petit livre nous décrit un environnement peu commun en littérature : celui de la plomberie !
Le cadre peut paraître aride et rebutant au premier abord mais il devient le parfait écrin d'un polar social non dénué d'humour noir.

  Dan (pour Daniel) travaille chez CCRAMPS (Chauffage Couverture Rénovation Anciennement Maurice Paquez Sanitaire) et nous raconte son parcours depuis le premier jour au cours duquel il s'est fait agressé et volé son portable jusqu'à aujourd'hui.
L'auteur nous fait alors découvrir le monde ouvrier avec ses magouilles quotidiennes : vol de matériel sur les chantiers, corruption, cohabitation entre travailleurs de différentes nationalités, pression des chefs, libéralisme à outrance, etc.
Dan, devenu honnête et sérieux après avoir purgé une petite peine en prison, doit faire face à un chef qu'il décrit comme « une sale ordure pourrie à l'intérieur mais nickel à l'extérieur ». Dolto, c'est son nom, est le commercial classique qui embobine ses clients comme ses employés et qui n'a aucune mauvaise conscience à commettre des actes crapuleux. Dujardin, le directeur technique de l'entreprise, est la première victime du tyran qui lui a extorqué cent vingt patates. Désormais, il n'a qu'une idée en tête : se venger. Pour cela, il passe son temps à chercher Dolto au volant de sa voiture dans le coffre de laquelle il a planqué une Winchester. Dan, également au bord de la dépression et de la folie, poursuivra les deux compères jusqu'en Normandie.

  Si vous voulez tout savoir des cintreuses à galets et des clefs à cliquet, procurez-vous ce roman pimenté qui décrit sur un ton acerbe et dans un style nerveux les conditions de travail d'un plombier en région parisienne.
Cependant, ce récit qui possède un bon rythme général laisse une pointe de déception dans les dix dernières pages. Le dénouement est amené très rapidement et manque de détails. Ainsi, que vient faire la mère de Dolto dans ce règlement de compte ? Que devient Dan à la dernière page ? De gros points d'interrogation qui sont durs à avaler pour le lecteur attendant une fin claire et lisible, à l'image du reste du texte.
De nombreuses anecdotes en grande partie autobiographiques qui dénoncent le rythme haletant du travail ouvrier mais qui se terminent en queue de poisson au grand dam du lecteur...

[Critique publiée le 04/11/09]

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L E S   D E U X   V I S A G E S   D E   J A N V I E R   Patricia Highsmith - 1964

Le Livre de Poche - 314 pages
13/20   Un rythme inégal

    Chester Mc Farland, quarante-deux ans, est en vacances à Athènes avec sa femme Colette qui est âgée, elle, de vingt-cinq ans.
Citoyen américain et se cachant sous plusieurs identités, Chester a rejoint l'Europe afin de s'éloigner pendant un petit moment de l'Amérique où il craint la justice.
Son activité professionnelle est en effet crapuleuse : elle consiste à promettre à de futures victimes des profits juteux lors de placements boursiers sur des sites d'extraction de minerai inexistants.
Repéré par un agent grec dans son hôtel, le bandit perd ses moyens et commet l'irréparable en le tuant involontairement.
Surgi à ce moment précis Rydal Keener, un autre américain de passage en Grèce, qui aide Chester à cacher le corps de l'agent de police.

  Les deux hommes deviennent alors liés par les circonstances de ce meurtre. Cette relation est d'autant plus complexe que Rydal tombe amoureux de Colette.
Une liaison triangulaire naît ainsi : Rydal, maître du jeu, s'amuse avec la femme de Chester ; ce dernier, coupable de meurtre, peut difficilement protester sous peine d'être dénoncé...
La nervosité de l'escroc va être poussée jusqu'à son paroxysme et conduira à une nouvelle catastrophe au cœur même du Palais de Cnossos en Crète.

  Patricia Highsmith nous conte ici une course-poursuite entre deux américains dans les fabuleux décors de la Grèce ancienne. Ce jeu du chat et de la souris nous présente des personnages principaux appartenant à la classe aisée et possédant cette grâce surannée typique des acteurs hitchcockiens. Cependant, l'histoire comporte quelques passages un peu longuets et manque de rythme dans la deuxième partie. L'unité du récit reste donc au-dessous de celle présente dans d'autres œuvres de l'écrivain telles que les Ripley par exemple.

[Critique publiée le 04/11/09]

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L ' A M A N T   Marguerite Duras - 1984

Les Editions de Minuit - 142 pages
9/20   Snobisme littéraire ?

    C'est l'histoire d'une jeune fille de quinze ans, française, installée en Indochine avec sa famille composée de sa mère et de ses frères.
L'adolescente, scolarisée au pensionnat de Saigon, noue une relation tumultueuse avec un riche chinois bien plus âgé qu'elle. Cette passion dévorante se vivra en cachette pour les amants, à l'ombre des persiennes d'une garçonnière.
Dans la chaleur moite de la colonie française, pendant les années 20, la narratrice traverse ainsi la difficile période de l'adolescence entre la découverte de l'amour et la lutte au sein du clan familial contre son frère, véritable tyran envers ses proches.

  Ce livre autobiographique de Marguerite Duras a obtenu le prix Goncourt et est devenu un succès mondial. Jean-Jacques Annaud en a d'ailleurs réalisé une magnifique adaptation cinématographique en 1992 avec Jane March dans le rôle principal. Cependant, le livre m'a déçu. J'ai été totalement dérouté par le style littéraire de Marguerite Duras. Je n'ai trouvé aucune unité de temps dans des paragraphes oscillant entre les quinze ans et les dix-huit ans de l'héroïne. Cela donne l'impression d'un mélange, d'un brouillon de roman.
Quelques phrases sont certes belles mais le thème de l'amour fou dans cet univers tropical pourrait être traité avec davantage d'audace et de concision. Les dialogues sont inexistants et sont uniquement descriptifs, occasionnant de nombreuses répétitions du genre « il dit » ou « elle dit ». Tout cela mène à un alourdissement des tournures.

  Duras, c'est sans doute comme Proust : on adore ou alors on s'ennuie. Pour ma part, c'est plutôt l'ennui qui a dominé au cours de la lecture. La prochaine fois, je me contenterai de revoir le film...

[Critique publiée le 07/07/09]

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L E   M O N D E   E N F I N   Jean-Pierre Andrevon - 2006

Fleuve Noir - 483 pages
17/20   La disparition de l'homme...

    Déjà le titre mérite de s'y arrêter quelques instants : Le monde enfin.
Le terme le plus emblématique est ici « enfin ». Il sous-entend le soulagement, c'est-à-dire un mieux-être qui apparaît. Finalement, ce titre renvoie à première vue une image plutôt positive du monde.
Si ce n'est qu'il est également accompagné de la mention Récits d'une fin de monde annoncée. Et là, le ton change ; en tout cas pour nous, êtres humains. Car il s'agit bien ici d'une fin du monde vue par l'homme, ce mammifère qui peuple la Terre depuis environ quatre millions d'années.
Et le titre cynique choisi en dit long sur l'état d'esprit de Jean-Pierre Andrevon. Car finalement, cet homme qui s'est depuis longtemps approprié la planète ne constituerait pas une immense perte s'il parvenait à disparaître. La Terre continuerait de tourner, la vie animale, végétale et minérale foisonnerait à travers des cycles plus réguliers. ENFIN, le parasite suprême, le bourreau d'innombrables espèces disparues, serait éliminé et la nature reprendrait ses droits.
La préface confirme cette utopie présentée comme « vieux fantasme » par l'auteur en dédiant l'ouvrage à des figures dont on connaît le fort engagement écologique. Sont ainsi cités René Dumont, Théodore Monod, Albert Jacquart, le WWF et la ligue ROC entre autres.
Bien sûr, cette position peut paraître extrémiste aux yeux de certains et on peut vite faire le rapprochement avec un courant intégriste de l'écologie qui prône volontiers une solution radicale pour l'avenir de l'espèce humaine. Mais Jean-Pierre Andrevon part d'une hypothèse qui le dédouane de toute agressivité directe envers l'homme (il croit même en lui, la fin le prouvera). Là où Robert Merle rejetait la faute sur les activités humaines et une guerre nucléaire fatale (lire Malevil), l'écrivain grenoblois base son synopsis sur un ennemi invisible : un virus. Une entité microscopique difficilement contrôlable par l'homme et qui va provoquer un fléau pourtant bien réel : la quasi-extinction de celui-ci. L'auteur se place ainsi en observateur et décrit ce qu'il voit alors...

  L'histoire commence par le réveil de Paul Sorvino, un militaire américain qui a été sélectionné pour se faire enterrer dans un bunker appelé « unité autonome de survie prolongée » avec vingt-trois autres compagnons. Ces constructions, au nombre de cinquante sur le territoire américain, avaient été prévues en cas de conflit nucléaire avec les russes. Face à l'apparition d'un nouveau virus, nommé PISCRA, le programme de survie est activé et Sorvino est mis en sommeil profond en vue d'un réveil ultérieur.

  Techniquement, le roman est découpé en différents « livres » qui présentent les péripéties de personnes qui n'ont à priori aucun rapport, mais dont les destins vont se trouver liés.
Chaque histoire permet de progresser dans la chronologie de la catastrophe, depuis l'apparition de la pandémie jusqu'à l'incroyable défi qui reposera sur les épaules d'une poignée de survivants. Parallèlement à cela, un fil conducteur transverse nous contera, à travers de courts chapitres en aparté, l'errance d'un cavalier survivant en route pour le sud de la France.

  Parmi tous ces destins, il y a celui de Laurence, une petite fille qui perd ses parents, victimes du virus fatal et qui a sans doute développé un processus immunologique. Elle rencontrera Sébastien Ledreu, paléontologue du CNRS, qui deviendra une sorte de grand frère avant qu'ils ne se perdent mystérieusement de vue au cœur de l'Afrique.
Sébastien qui, plus tard, deviendra le dernier homme dans Paris et montera son cheval pour ce fameux sud tant espéré. Son quotidien ne sera plus alors qu'une succession de villes rattrapées par une nature exubérante où animaux exotiques ont élu domicile en toute liberté. Dans ce décor paradisiaque restera encore longtemps gravée la trace de l'homme : constructions urbaines immuables, squelettes figés dans des positions témoignant de l'effet fulgurant du PISCRA, nourritures non périssables en quantité importante, réseaux de routes sillonnant le territoire tels de longues saignées de bitumes, ...

  La question de la survie de l'espèce humaine titillera les rescapés. Ainsi sera le but ultime d'Anne, une femme d'âge déjà mûr, qui n'aura de cesse de chercher un homme dans les villes désertes afin d'assurer sa descendance. Du côté d'Aix-en-Provence, devenu une copie d'Angkor, elle rencontrera furtivement Pierre.
Plus tard, enfermée dans un centre commercial Leclerc, véritable trésor en termes de denrées et lieu sûr, elle mettra au monde sa « petite princesse ». Et là, Andrevon nous contera la vie étrange d'un enfant né après l'apparition du virus mortel.

  L'un des chapitres, le plus long d'ailleurs, est particulièrement captivant. Il nous raconte le destin extraordinaire d'une équipe d'astronautes à bord de la sonde spatiale ALPHA2 à destination d'un autre système solaire au moment de la catastrophe. Endormis en vue de leur long voyage, le pilote Isaac Sisséko et ses compagnons vont se réveiller et se rendre compte qu'ils n'ont pas encore quitté la proximité immédiate de la Terre. Hagards mais déterminés, ils décideront de rejoindre leur planète d'origine.
Installés dans un duplex à Montmartre, ils exploreront Paris, véritable nid de rats, à la recherche d'une explication sur cette disparition soudaine de leurs concitoyens.

  Combien de survivants existent encore sur notre bonne vieille planète ? Un sur mille, un sur deux mille ? Que deviendra cette petite fille née après l'extinction ? Les astronautes réussiront-ils à s'adapter à ce nouvel environnement devenu hostile pour l'homme ? Le seuil de reproduction humaine sera-t-il atteint ? Comment réagira Paul Sorvino en sortant de son bunker de survie ?
Autant de questions qui seront soulevées et dont les réponses apparaîtront en filigrane vers la fin du roman.

  Jean-Pierre Andrevon dresse là un scénario catastrophe, certes, mais bien plausible.
Régulièrement, de nouvelles menaces épidémiques reviennent au-devant de la scène et - coïncidence de mauvais goût ? - celle de la grippe A H1N1 est apparue lorsque je terminai Le monde enfin.
La première vague est partie du Mexique et aussitôt un plan d'envergure internationale pour la protection des voyageurs a été mis en place par l'OMS. Au 20 mai 2009, plus de dix mille personnes ont été contaminées dont quatre-vingt qui sont décédées dans une quarantaine de pays au total. Personne n'est épargné et des mesures sanitaires drastiques pourraient devenir inévitables si une seconde vague de contamination, plus agressive, prenait racine.
L'un des gros points d'interrogation dans l'évolution d'une pandémie est la faculté du virus à muter. Dans le cas de la grippe A H1N1, une recombinaison du matériel génétique avec celui de la grippe aviaire (virus H5N1) constituerait le scénario catastrophe que redoutent beaucoup. La grippe espagnole qui a tué entre vingt et cinquante millions de personnes en 1918, la grippe aviaire ou le Sras plus récemment témoignent de l'existence d'une menace qui pèse en permanence au-dessus de nos têtes, une sorte d'épée de Damoclès qui nourrit les peurs collectives de la même sorte que les risques d'explosion nucléaire...

  Au final, un bon roman fleuve qui a l'allure d'un pavé par son épaisseur et la densité de ses pages. Et puis, bien sûr, il y a le plaisir de lire de la science-fiction française avec une intrigue qui se déroule majoritairement à Paris et en province. On s'est tellement habitué aux auteurs américains ou anglais dans ce domaine littéraire que les noms propres en français ont presque du mal à être crédibles dans nos têtes, le comble !
Andrevon est considéré comme le fils spirituel de René Barjavel, monument de la science-fiction en Europe ; et en effet, la référence à « l'arche » pour décrire cet abri anti-atomique où sont mis en sommeil une poignée d'êtres humains est à mes yeux un clin d'œil à l'auteur du titre Une rose au paradis. Cependant, on ne retrouve pas ici cette même écriture pleine de poésie qui fait que chaque texte de Barjavel est un véritable trésor au niveau de la forme.
La fin du livre est peut-être un peu précipitée et l'on aimerait en savoir davantage sur cette lueur bleue. L'homme n'est-il qu'un minuscule rouage dans une gigantesque machinerie cosmique ? Question métaphysique qui restera toujours sans réponse... Toujours est-il que la fiction déroulée ici démontre avec force la fragilité de notre espèce.

  Et pour extrait, cette célèbre citation écrite au XIXe siècle par les Amérindiens et reprise dans le livre : « Comment l'esprit de la terre pourrait-il aimer l'homme blanc ? Partout où il la touche, il laisse une plaie... »

[Critique publiée le 18/06/09]

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P L A T E F O R M E   Michel Houellebecq - 2001

France Loisirs - 350 pages
15/20   Luxure et dérive des religions

    Michel, un fonctionnaire quadragénaire, mène une vie de célibataire à Paris. Pas de passion particulière, pas d'imprévu, bref un quotidien routinier qui tend vers l'ennui. La mort de son père, qui le touche à peine, est l'événement qui le pousse à prendre des vacances. Il part ainsi avec le voyagiste Nouvelles Frontières en Thaïlande pour un séjour clé en main au sein d'un groupe de touristes français.

  La première partie du livre nous décrit tout ce petit microcosme et son comportement en immersion dans un pays lointain. Michel partage ainsi les charmes de l'Asie avec douze personnes dont Lionel, un étudiant, Josette et René, un couple de retraités ou encore Robert, un beauf d'une cinquantaine d'années.
Des affinités se créent rapidement et comme dans tout groupe, des sous-groupes apparaissent. Michel, pour sa part, n'a aucun état d'âme à profiter des mains expertes des masseuses thaïes dans les salons de body massage. Et c'est notamment sur ce sujet que certaines dissensions naissent entre les touristes français.
Durant le séjour, une jeune femme de vingt-huit ans se lie d'amitié avec le narrateur. Originaire de la campagne guingampaise, Valérie est elle aussi à la recherche d'une identité affective et c'est tout naturellement le jour du retour que les deux nouveaux amants vont échanger leurs coordonnées.

  Le deuxième chapitre présente Michel tel un homme transformé par cette rencontre, cette « deuxième chance » dans une vie déjà bien entamée comme il le qualifiera lui-même. Avec Valérie, c'est l'union parfaite. Celle-ci occupe par ailleurs un poste de haute responsabilité dans le domaine du tourisme et se voit confier avec son chef la reprise de la chaîne Eldorador (une dizaine d'hôtels-clubs) devenue filiale du groupe mondial Aurore.
Étude de marché, analyse sociologique des comportements en vacances, recherche de partenaires commerciaux, choix d'un slogan pertinent vont devenir les enjeux professionnels dans la vie commune du couple installé à Paris.
Pour Michel, mis à contribution indirectement, l'occidental veut jouir des plaisirs sexuels lorsqu'il voyage dans les pays pauvres. Selon lui, il y a la demande et l'offre qui va avec, l'avenir du groupe d'hôtels est donc tout trouvé.
Mais ces succès sentimentaux et professionnels vont brutalement prendre du plomb dans l'aile en l'espace de quelques lignes ; quelques secondes pour que tout bascule du très mauvais côté. À l'intensité du sexe va répondre celle de la mort.

  Houellebecq est un écrivain controversé et ce roman a d'ailleurs fait naître une polémique concernant ses propos sur l'Islam et sur le tourisme sexuel qui est ici l'axe principal du récit. Il traîne ainsi une image d'artiste névrosé pour certains. Le lire est le seul moyen de se faire sa propre opinion et ma démarche m'a permis de découvrir une histoire bien écrite et très instructive. Malgré une seconde partie un petit peu disproportionnée par rapport aux deux autres au niveau de la longueur, le lecteur acquiert des connaissances sur l'anthropologie du touriste occidental.
Ici, la vie de Michel n'est qu'un prétexte pour dénoncer et déplorer notre société ultra-libérale qui, malgré les richesses matérielles qu'elle fournit, ne fabrique que des individus dénués de l'essentiel, des êtres lobotomisés par la course à la consommation qui ont oublié la réelle signification du mot « bonheur ». L'auteur de La possibilité d'une île dresse un portrait des pays riches qui est loin d'être flatteur tant les besoins en futilités y sont immenses. Michel, par son ennui et sa vie pathétique en début de roman, symbolise tout l'échec d'un monde dit civilisé.
La religion et le terrorisme qui en découle dans les cas les plus extrêmes sont aussi abordés et donnent une dimension dramatique et percutante à la trame du roman.
Sur le plan littéraire, le style est fluide et le rythme prenant. Quelques rappels historiques sur la Birmanie ou Cuba viennent émailler les propos sociologiques ou économiques sur l'histoire du tourisme européen. Les scènes érotiques sont évidemment très présentes à travers les relations charnelles entre Michel et Valérie ainsi que d'autres partenaires libertins occasionnels.

  On aime ou on n'aime pas, mais Houellebecq ne laisse pas indifférent et cela est déjà un succès. Attention tout de même, ce livre n'est pas gai et risque de vous plomber le moral après sa lecture...

  Extrait : « Moi-même, j'étais absolument incompétent dans le domaine de la production industrielle. J'étais parfaitement adapté à l'âge de l'information, c'est-à-dire à rien. Valérie et Jean-Yves, comme moi, ne savaient utiliser que de l'information et des capitaux. [...] Mais aucun de nous trois, ni aucune personne que je connaisse, n'aurait été capable, en cas par exemple de blocus par une puissance étrangère, d'assurer un redémarrage de la production industrielle. Nous n'avions aucune notion sur la fonderie des métaux, l'usinage des pièces, le thermoformage des matières plastiques. Sans même parler d'objets plus récents, comme les fibres optiques ou les microprocesseurs. Nous vivions dans un monde composé d'objets dont la fabrication, les conditions de possibilité, le mode d'être nous étaient absolument étrangers. Je jetai un regard autour de moi, affolé par cette prise de conscience : il y avait là une serviette, des lunettes de soleil, de la crème solaire, un livre de poche de Milan Kundera. »

[Critique publiée le 18/06/09]

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L E S   I N D E S   N O I R E S   Jules Verne - 1877

Le Livre de Poche - 236 pages
17/20   Péripéties souterraines

    Jules Verne explore ici le monde des miniers en Ecosse.
Dans une vieille houillère désaffectée vit une famille dont le père Simon, ancien contremaître, reste viscéralement attaché au passé et à l'époque glorieuse de l'extraction du précieux charbon. Après une découverte étonnante, il invite son ancien directeur à venir sur place par une lettre qui laisse planer le mystère.
Ainsi, l'ingénieur James Starr décide aussitôt de rendre visite aux vieilles mines d'Aberfoyle où réside Simon. Cependant, une autre lettre, anonyme cette fois-ci, arrive aussitôt pour lui indiquer qu'il est finalement inutile de se déplacer. Starr rejoint donc la fosse Dochart, plus intrigué que jamais. Après une exploration commune, les deux hommes vont découvrir de nouvelles réserves gigantesques de houille et un monde souterrain inconnu jusque-là.
Malheureusement, d'étranges phénomènes se produisent et nos héros se retrouvent bloqués dans une impasse souterraine, sans lumière. Une âme charitable, sortie semble-t-il du néant, leur portera secours. Mais que cache donc cette ancienne mine ?

  L'écrivain nantais livre ici une œuvre lorgnant du côté du fantastique.
À la rationalité de l'ingénieur s'oppose la crédulité d'une population ouvrière qui voit dans les manifestations de la nature écossaise les signes des elfes, esprits et autres fantômes de châteaux hantés. Cette dualité peut se lire également à travers l'opposition entre les lieux d'habitat que sont Coal-City, sous la terre, et Stirling à la surface. Sous le sol, la vie devient plus mystique et les événements qui surviennent dans ce roman ne feront qu'alimenter cette impression.
Des personnages à la psychologie tourmentée feront leur apparition au cours de l'histoire et une romance verra même le jour...
Jules Verne réinvestit un lieu qu'il avait déjà longuement décrit dans son Voyage au centre de la Terre en 1864. Ici, cependant, des familles entières ne jurent que par les lumières artificielles et les roches désertiques dénuées de végétation qui forment le décor de Coal-City. Ces miniers sont restés profondément attachés à leurs conditions de vie qui aujourd'hui nous paraissent pourtant difficilement supportables.

  Il y a certainement un peu de naïveté dans les caractères bien tranchés décrits par Verne et aussi par cette mise en scène très théâtralisée digne d'une pièce de Shakespeare ; on pensera notamment aux apparitions de Silfax. Mais l'agilité avec laquelle il parvient à nous transmettre de façon pédagogique une quantité phénoménale de connaissances sur la géologie écossaise, sujet de prime abord un peu rude, ne peut que nous laisser pantois devant ce grand talent de conteur...

[Critique publiée le 06/02/09]

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P O D I U M   Yann Moix - 2002

Grasset - 496 pages
19/20   Fous rires garantis à chaque chapitre !

    La grande réussite de ce livre, c'est de faire rire. Rire aux éclats même.
La deuxième chose, c'est la folie de l'auteur. Yann Moix a imaginé l'univers quasi-intégriste d'un adorateur de Claude François.

  Bernard Frédéric, c'est son nom de scène, est sosie de Cloclo depuis plusieurs années. Accompagné de son fidèle Couscous (ancien sosie de Claude François reconverti en C. Jérôme), il a écumé les scènes de province du côté d'Orléans. À son actif, on peut ainsi citer les podiums Paul Ricard, la foire aux asperges de Tigy, la Quinzaine Yoplait des Trois Mousquetaires, la soirée des Catherinettes sur le parking du Shopi de Garches ou encore la fête du saucisson de Bucy-Saint-Liphard.
Les deux compères travaillent à la plonge dans la cafétéria de l'Arche sur l'aire d'Orléans-Gidy et mènent une vie routinière et rangée depuis quelques années, loin des galas et représentations dans les maisons de retraite...
C'est une sélection pour participer à l'émission C'est mon choix de Evelyne Thomas qui va redonner du peps à Bernard Frédéric. Consacrée aux sosies et organisée autour d'un concours pour élire le meilleur, l'émission trash de France 3 va relancer la carrière de Bernard et lui faire ressortir pattes d'eph' et cols pelle-à-tarte.

  À travers la vision posée du narrateur, Couscous, le lecteur découvre la vie hystérique et excentrique du sosie de Claude François. Sa personnalité à tendance violente, outrancière et ordurière est décrite avec jubilation à travers quelques scènes bien choisies.
Ainsi, Bernard aime les restaurants avec des formules à volonté. Démesurément radin, il suit l'adage à la lettre et n'hésite pas à manger comme un ogre pendant des heures après avoir passé plusieurs jours à jeûner en vue des festivités culinaires.
À ses yeux, tout est prétexte à protester de façon immodérée. La géniale scène du restaurant le Chevreuil illustre à merveille (cela dépend pour qui) l'état dans lequel il est capable de se mettre en réaction à un petit désagrément. Ce restaurant ne possédant que des toilettes à la turque, Bernard Frédéric se fait un plaisir d'y refaire la décoration à sa façon. Les clients qui passeront derrière lui auront des réactions très différentes mais tous se souviendront à vie du spectacle offert. Et comme notre vedette le dit lui-même à son ami Couscous : « Le 11 septembre à côté c'était un entartage de Noël Godin. »
Autre réplique culte lorsque Bernard décrit sa prestation dans un karaoké de province sur le titre Comme d'habitude : « Johnny au Stade de France, à côté, c'était un Playmobil dans un évier. »

  Arrive bien sûr le recrutement des Clodettes, euh non, des Bernadettes of course. Nos deux amis rendent visite à leurs anciennes danseuses et passent une petite annonce dans la presse. En visite chez Karen pour tester ses connaissances en claudologie appliquée, Bernard y découvre un chat angora. Haïssant cet animal, il va l'amadouer dans un premier temps et finir par l'étriper en lui faisant faire un vol qui restera dans les annales de l'aéronautique. La scène se terminera en fiasco lorsque la mère de Karen, ayant vu le geste mal intentionné, le dénoncera à sa fille et que celui-ci, protestant encore davantage, qualifiera la vieille de « vieux machin ».
Malgré les tentatives de sa compagne Véro (sœur de Couscous) pour tenter de l'écarter de cette vie sans personnalité propre (la scène chez « l'exorsosiste » avec des malades de Johnny, Sardou, Dalida ou Carlos vaut elle aussi son pesant de cacahouètes), Bernard Frédéric parviendra à recréer une équipe de choc avec quatre Bernadettes : Maïwenn, Melinda, Delphine et Magalie.

  Il y aura le pèlerinage au Moulin de Dannemois (demeure de Claude François entre Corbeil-Essonnes et Milly-la-Forêt), siège du C.L.O.C.L.O.S (Comité Légal d'Officialisation des CLOnes et Sosies). Là, Bernard Frédéric se prosternera devant son Dieu après avoir écarté tous les autres visiteurs des abords de la statue représentant le chanteur. Au Moulin, tout est organisé dans le culte de Cloclo : des fêtes claudiennes sont organisées et les Cloclotels accueillent les pensionnaires. Le CEC (Centre d'Etudes Claudiennes) est un pôle universitaire où de nombreux chercheurs étudient la vie et l'œuvre de Claude François. Une prépa, sanctionnée par des examens nationaux, est ainsi accessible pour celui qui souhaite devenir sosie officiel de Claude François.
Que dire des autres scènes ?
Les « sardonnades » du samedi soir où les sosies de Clolo se rassemblent pour aller se battre contre les sosies de Sardou.
Le Mouvement Magnolien International qui veut créer des clones de Claude François (des « Cloclones ») tout comme l'on reproduit à l'identique des fleurs de magnolia.
Etc.

  Cette histoire totalement déjantée regorge de scènes cultes, de références kitsch, de répliques tueuses. Chaque chapitre contient des trésors d'imagination. Pour bien critiquer ce livre, il faudrait presque le ré-écrire à l'identique car tout y est dit, analysé, disséqué avec une sorte de folie furieuse propre à Bernard Frédéric mais aussi à l'auteur Yann Moix.
Ce dernier est allé jusqu'au bout de son délire. Bien sûr, il a repris un tas d'éléments véridiques sur la vie de Cloclo (et cela permet d'en apprendre davantage sur cette destinée tragique), mais il a créé un univers décalé autour du culte de sa personnalité.
Ainsi, le livre se termine par une série d'annexes avec des revues de presse, les biographies détaillées des sosies célèbres de Claude François, un tableau représentant la répartition des quotas de sosies officiels selon l'année des principaux chanteurs français, etc. Et également l'explication du calendrier claudien (calendrier basé sur l'année de naissance de Cloclo et qui est utilisé pour dater les événements en rapport avec les activités du C.L.O.C.L.O.S). Pour les matheux, l'algorithme de conversion des dates civiles en dates claudiennes est décrit sous forme d'équations.
Que dire du détail des épreuves pour accéder au rang de cloclo officiel ? Une annexe reprend i-n-t-é-g-r-a-l-e-m-e-n-t un exemple d'annales corrigées de l'examen officiel (Académie d'Aix-Marseille, session 1984). L'épreuve concerne la musicologie avec option disco. L'énoncé est Etude analytique d'Alexandrie, Alexandra. Le texte de la correction suit dans un charabia savant et impressionnant qui laissera pantois plus d'un lecteur. Un mélange de rire, d'admiration et de peur vous saisit à sa lecture. Est-ce du délire pur ? Une analyse véritable qui tient la route pour les musicologues ?
Dans la profondeur de son délire, Yann Moix rejoint d'une certaine façon son héros, Bernard Frédéric, qui vit uniquement pour et par Claude François.

  Ce roman, qui est aussi une réflexion sur les sosies, nous montre le pouvoir de l'image, de l'apparence dans nos sociétés modernes. La perte d'identité, la déshumanisation sont des sujets traités en fond. Ainsi, le lecteur rit aux premiers abords. Mais s'il réfléchit un peu et gratte la première couche de paillettes, il découvre une existence pathétique qui est proche finalement du néant.
Avec la recherche de la célébrité éphémère dont les émissions de télé se font le relais avec un appétit commercial, on touche là un sujet de société très actuel qui change nos rapports sociaux et tend malheureusement à nous écarter de nos valeurs fondamentales.
Les derniers chapitres précipitent d'ailleurs le lecteur vers une chute finale qui laisse un goût amer dans la bouche. Mais, comme le prévient Couscous, on peut s'arrêter avant...

  Podium est une œuvre littéraire bien sûr (très bien écrite) mais aussi un film sorti en 2004 et porté par le génialissime Benoît Pœlvoorde.
Yann Moix a réalisé la comédie pour le grand écran car il est aussi cinéaste. Celle-ci est donc intrinsèquement liée au livre. Bien que les histoires comportent un certain nombre de différences, le livre a été écrit pour convaincre l'acteur belge de jouer le sosie de Cloclo. Podium est un projet qui gravite ainsi autour de la personnalité de Pœlvoorde et qui a été créé spécialement pour lui. Malheureusement, on s'en tiendra seulement à imaginer les mimiques de l'acteur car la version cinéma est un échec...
Où sont passées les scènes cultes du livre ?? La formule à volonté ? L'audition des Bernadettes ? Quasiment toutes les répliques ont été enlevées ! Que reste-t-il au final ? Un joli numéro d'acteur pour l'interprète de Cloclo et de belles images. Mais le piment du livre s'est envolé. Pour résumer, on peut dire que le film n'ose pas contrairement au livre qui est une bombe. Yann Moix s'est fourvoyé dans une adaptation mièvre et consensuelle qui fait à peine rire. A-t-il subi des pressions commerciales ?
Certes, le film pourra passer agréablement aux heures de grande écoute sur TF1 ou sa copine M6. Quant au livre, il restera un délice réservé aux curieux... Et ce n'est peut-être pas plus mal.

  En guise de conclusion, un extrait (mais quasiment tout le livre serait à citer !) :
« Bernard dévisage sa première Bernadette potentielle.
- Ton nom.
- Brigitte.
- Brigitte quoi ?
- Leclerc.
- Tu répètes l'ensemble.
- Brigitte Leclerc.
- "Mon nom est Brigitte Leclerc."
- Pardon...
- Allez, on se dépêche, là, on perd du temps.
- Heu... Mon nom est Brigitte Leclerc.
- Tu sais ce qui t'amène, n'est-ce pas ?
- Oui...
- T'es bizarre, niveau corps... C'est tes guibolles qui sont bizarres. On voit plus quand ça s'arrête... Alors que le reste est tout ratatiné comme un nain. On dirait Mimie Mathy avec des échasses. Couscous !
- Oui Bernard ?
- T'en penses quoi ? Tu trouves pas qu'elle fait un peu boule de pétanque montée sur des pattes de moustiques ?
Je suis horriblement gêné que Nanard fasse de tels commentaires devant la fille que je tente, par une série de regards complices, de rassurer.
»

[Critique publiée le 23/12/08]

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P A R T O U Z   Yann Moix - 2004

Grasset - 410 pages
16/20   Moix est un auteur complètement allumé

    Ce livre est totalement déjanté. Le lecteur retrouve le même type de délire que dans le génial Podium mais, cette fois-ci, le mythe Cloclo est remplacé par un mélange salace entre terrorisme et sexe. L'écrivain né en 1968 construit une théorie expliquant que les attentats contre le World Trade Center sont consécutifs à la frustration sexuelle de leurs auteurs.
Il est presque impossible de résumer ou critiquer un tel récit et de le classer dans un genre précis tant les digressions en tout genre, les théories incroyables, les analyses farfelues, les réflexions infinies, les exégèses hallucinantes foisonnent à chaque chapitre.
À nouveau, Yann Moix fait dans le Moix pur beurre. Et comme toujours avec lui, on aime ou on déteste. On se délecte de sa prose ou on jette l'ouvrage au feu. On jouit intellectuellement ou on est profondément choqué.

  La lecture de la table des matières peut constituer une bonne approche pour appréhender le contenu de cet ovni littéraire. Voici par exemple les titres de quelques chapitres que l'on peut y trouver :
« Romantiques ramasseurs de râteaux »
« Essaims de bites »
« Michel Houellebecq est un con »
« Adolf Hitler et ma mère »
« Vraies fraises vs. fraises Tagada »
« Suceuses céliniennes, fellations proustiennes »
« Astrophysique de la partouz »
« Posages d'IMLF »
« Poitrine rémoise de 1989 »
« Les gens laids »
Voilà, le ton est donné et je me suis abstenu de citer des titres bien plus explicites encore...

  Les oreilles prudes peuvent passer leur chemin car ici tout le champ lexical du sexe est ressassé à l'infini, trituré dans ses moindres recoins, étalé dans sa profondeur la plus crue.
Les relations avec les femmes sont présentées d'un point de vue évidemment masculin et Yann Moix énonce sans tabou ce que pensent beaucoup de ses congénères. Par exemple, il trouve interminable la diplomatie dont il faut longuement user avant de pouvoir coucher avec une fille : « Il fallait toujours recommencer à les séduire pour coucher avec, à échanger des idées, pour les niquer. C'était toujours elles qui gagnaient. »
Mais l'auteur va bien plus loin que cela dans ses analyses philosophiques, dans ses mises en scène loufoques, dans le portait acide qu'il dresse de la société. Car au-delà de propos souvent pornographiques, le lecteur saisit parfaitement la déchéance du monde moderne, le néant et la solitude dans lesquels baignent les sociétés occidentales. Ainsi, Partouz fait penser au Plateforme de Houellebecq mais avec un propos bien plus débridé et à la puissance de tir phénoménale.
Ses inventions permanentes de mots, ses énumérations sans fin, ses images sagaces, ses rappels biographiques à chaque citation de personnage, ses références redondantes à ses maîtres (Charles Péguy, André Gide, ...) constituent la marque de fabrique que l'on retrouve dans toute son œuvre et qui l'identifie de manière unique dans la création littéraire actuelle.

  Yann Moix - le protégé de Bernard-Henri Lévy, chose qui en agace beaucoup - adore provoquer, il en jouit même. Mais pour autant, le lecteur ne doit pas tout prendre au premier degré et doit savoir interpréter avec humour et décalage les propos détonants de cet auteur brillant.
La lecture du récit se fait facilement jusqu'au bout et l'inventivité de ses propos est épatante au premier, second ou troisième degré. N'est-ce pas finalement le principal ?
Pour conclure, voici un nouvel extrait où Yann Moix fait dans l'autodérision et n'hésite pas à dénigrer la littérature germanopratine, narcissique et bien souvent ennuyeuse, qui fait les beaux jours des salons de thé parisiens...
« Je ne me suis pas vraiment présenté. Je m'appelle Jean-Baptiste Cousseau, tout le monde m'appelle Couscous - je suis "écrivain". Je suis moins médiatique que des gens comme Frédéric Beigbeder (1965-....), Guillaume Dustan (1965-....) ou ce connard de Yann Moix (1968-....). Pendant qu'ils passent à la télé, pendant qu'ils ardissonnent, pendant qu'ils se dechavannent, moi je travaille. J'écris. Des livres très serrés : ils sont plus profonds que les leurs. Plus fouillés (ce n'est pas très difficile). Je les laisse à leurs "romans de rentrée", à leurs automnes, à leurs littératures pour fillettes, leurs alexandries-alexandras, leurs alexandrejardineries. Leurs jardins-à-la-française : ils écriraient sur l'art du bilboquet ou un Traité des verrues que ça reviendrait au même. Il ne restera rien d'eux. »

[Critique publiée le 01/01/14]

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C O N T A C T   Carl Sagan - 1985

Pocket - 568 pages
15/20   Et si...

    Ellie Arroway est astronome et responsable du programme SETI (recherche d'intelligence extraterrestre). Elle et son équipe passent ainsi des heures à scruter le ciel à l'aide de puissants radiotélescopes tournés vers les étoiles.
Et l'incroyable se produit. Un signal qui n'a rien de naturel est capté. Des tonnes d'informations en provenance de l'étoile Véga, située à vingt-cinq années-lumière de nous, sont déversées sur Terre. Tous les pays mettent en commun leurs infrastructures de télécommunications pour se relayer et capter le « message » dans son intégralité. Les plus grands spécialistes du décryptage sont consultés afin de décoder le contenu reçu.
De nombreuses voix s'élèvent en faveur ou contre la poursuite de la compréhension du message inconnu. De vieilles peurs se réveillent, de nouvelles religions voient le jour, la fin du monde est annoncée par des prédicateurs peu scrupuleux, la sécurité nationale des grandes puissances mondiales est directement menacée. Mais, à côté de cela, de nouveaux espoirs apparaissent aussi : une humanité enfin réconciliée avec elle-même qui, malgré sa mosaïque de peuples, se découvre du jour au lendemain une identité qui lui est propre ; et se lance avec une nouvelle fraternité mondiale dans un défi extraordinaire venu du plus profond de l'univers.

  Carl Sagan était professeur et directeur de laboratoire à l'Université Cornell aux États-Unis. C'est lui qui est à l'origine du programme SETI et des plaques présentant la Terre et l'homme apposées sur les sondes Pioneer. Il est l'un des fondateurs de l'exobiologie, cette science récente qui s'intéresse à la possible vie au-delà de notre planète.
Grand vulgarisateur des sciences de l'astronomie, Sagan a finalement écrit là l'histoire qu'il aurait aimé voir se dérouler de son vivant.
Comme dans beaucoup de romans de ce type (Le moineau de Dieu en est un autre exemple), de nombreuses considérations théologiques sont abordées et parfois trop détaillées rendant certains passages un peu obscurs. Finalement, on se demande si, au cas où cela arrivait, ce ne sont pas les religions qui seraient le plus profondément bouleversées. Pour ma part et en tant qu'athée cartésien, j'ai un peu de mal à croire ce discours car beaucoup d'autres domaines philosophiques seraient remis en cause et cela en dehors de toutes considérations religieuses...
À noter que cette fabuleuse histoire a été adaptée au cinéma par Robert Zemeckis en 1997 avec dans le rôle principal l'excellente Jodie Foster.

[Critique publiée le 15/11/08]

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P A S S E P O R T   À   L ' I R A N I E N N E   Nahal Tajadod - 2007

France Loisirs - 336 pages
15/20   Découverte d'un État mal-aimé

    C'est tout l'intérêt de la littérature : voyager sans prendre de risques.
Après la Birmanie, rendez-vous en Iran, ce pays constitutif de l'axe du mal tout comme la Corée du Nord du point de vue américain. Nahal Tajadod est née en Iran et s'est installée à Paris en 1977 pour étudier les relations entre l'Iran et la Chine. Dans ce livre, elle prend presque le prétexte d'un fait divers pour décrire l'amour qu'elle porte à son pays d'origine et à ses habitants. En effet, Nahal se met elle-même en scène lors de l'aventure qu'elle a vécue pour renouveler son passeport. Cette demande administrative est un travail de longue haleine tant le pouvoir en place est méfiant.
Rappelons pour mémoire que l'Iran correspond à l'ancienne Perse et fait la jonction entre les mondes turcs, arabes et indiens. C'est un pays multi-ethnique avec une population en quasi-totalité musulmane chiite (50% des chiites dans le monde) contrairement aux autres pays musulmans qui sont à 90% sunnites. L'Iran dispose de 9% des réserves mondiales de pétrole et de 14% des réserves en gaz.
Jusqu'en 1979, l'Iran était une monarchie pro-occidentale sous le règne du Shah Mohammad Reza Pahlavi (le dernier shah d'Iran). En 1979 a eu lieu la révolution chiite conduite par l'imam Khomeini, un dignitaire religieux (encore appelé Ayatollah), qui prend la direction du pays. Et c'est la guerre Iran/Irak en 1980 qui fera de nombreuses victimes. L'Irak, soutenue financièrement et militairement par les autres pays arabes, les États-Unis, les pays occidentaux et l'URSS, envahit l'Iran dans le but de détruire la révolution naissante. Mais l'Iran a bel et bien basculé dans l'islamisme radical et est devenue une théocratie qui mène une politique étrangère fondée sur l'intimidation (terrorisme, prise d'otage, fatwa, ...).

  C'est donc dans ce cadre de vie assez oppressant que la narratrice nous raconte ses péripéties pour satisfaire son besoin urgent de passeport avant un retour en France. Des petites anecdotes qui s'enchaînent et qui brise la glace d'une ambiance qui à première vue fait peur.
Pourtant, la solidarité chez les iraniens existe et leur politesse est sans limite : il faut ainsi toujours négocier pour que la personne qui vous a rendu un service accepte son dû. Ce théâtre de la politesse s'appelle le « Târof ». Où l'on apprend également que la Suède est la terre d'élection des iraniens immigrants. En effet, avec un visa périmé on peut s'installer confortablement dans le pays scandinave : le gouvernement met à disposition une maison préfabriquée avec vue sur la mer ou, au moins, un lac et offre même une carte téléphonique pour appeler le pays d'origine à volonté ! Et ce n'est là que le début d'une longue liste de privilèges...
On ne lira pas dans ce roman des aventures palpitantes mais on découvrira un autre visage de l'Iran que celui souvent évoqué dans les médias. Et l'on se surprendra même à sourire la plupart du temps !

  Extrait : « Quelquefois une simple photo en bikini prise au bord d'une piscine, l'étreinte d'un ami dans le quartier des antiquaires, un fou rire à la Maison des artistes, un chewing-gum trop gonflé dans un bus, un parapluie rouge ouvert par un jour de pluie, un bonbon avalé pendant le mois du ramadan, la visite de deux nâ mahrams (des hommes ne faisant pas partie de la famille) à l'heure du thé, peuvent être interprétés comme des actes subversifs, mettant en danger la stabilité du régime et l'assise même de l'islam. »

[Critique publiée le 09/10/08]

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1 2 7 5   Â M E S   Jim Thompson - 1964

Gallimard - 260 pages
16/20   Un cinglé qui règle ses comptes

    Nick Corey est le shérif du canton de Pottsville. On imagine volontiers un bled perdu au fond de l'Amérique profonde des années 60. Ce genre de lieu où la loi est arbitraire et les règles bafouées.
Nick en est d'ailleurs un modèle au cours de ce roman. Il va décider d'instaurer sa propre loi dans son entourage en magouillant, trucidant, manipulant et éliminant les individus qui font le triste quotidien de sa vie. C'est un anti-héros, une pourriture de première qui s'est faite manipuler lors de son mariage avec Myra, qui passe tout son temps avec sa maîtresse Rose et qui rêve de se marier avec Amy, la seule femme qu'il désire vraiment...
Tout ce microcosme tourne autour de lui dans un joyeux bordel et Nick se laisse vivre sans provoquer les choses, dans le plus pur esprit conservateur. Pendant toute sa vie, il aura été peureux, fuyant toutes les responsabilités de son grade. Pour assurer sa ré-élection et aligner les mandats de shérif, il aura préféré ne pas agir ni contre ni pour une cause afin de ne soulever aucune contestation autour de lui. Bref, personne ne voudrait d'un tel shérif qui ne pense qu'à baiser, roupiller (ce qu'il fait quand il s'installe à son bureau) et bouffer.
Peut-être l'ennui, la routine, l'impression de côtoyer le néant du quotidien sont-ils les moteurs de sa crise de conscience ? Alors il s'enfonce dans cet esprit abject et va encore plus loin dans le mépris de la personne humaine.

  Jim Thompson est un écrivain pessimiste. Il propose une vision décadente de la vie des hommes sans doute à cause de sa propre existence qui a connu des périodes difficiles entre cures de désintoxication et relations complexes avec son père. Il a connu le succès dans les années 50 et demeure aujourd'hui l'un des plus grands écrivains américains du XXe siècle.
Cette histoire est une plongée dans le néant, le vide du quotidien, l'ennui. Dans quel état d'esprit l'auteur a-t-il bien pu concevoir ce théâtre de l'absurde, cette galerie de personnages dignes de Samuel Beckett ? Le processus d'écriture a-t-il été une échappatoire, une façon d'exorciser la dure réalité de la vie ? Il est très probable que oui.
Il faut également souligner le style de l'écriture qui épouse parfaitement le fond du propos. À l'existence pourrie des personnages de Pottsville répondent les dialogues savoureux et croustillants qui baignent dans la vulgarité et la médiocrité entre insultes et brimades verbales permanentes.
Lire 1275 âmes c'est finalement un peu comme avaler un triple cheeseburger bien gras et dégoulinant : c'est dégueulasse mais ça fait tellement de bien une fois de temps en temps !

  Extrait : « Ce matin vers dix heures, pendant que j'expédie un deuxième petit déjeuner, vu que j'ai pas mangé grand-chose en me levant, à part trois ou quatre œufs, des crêpes et des saucisses, Rose Hauck me téléphone. [...]
J'en suis à ma troisième tasse de café quand Myra revient. Elle commence à ramasser la vaisselle en marmonnant toute seule, alors je lui demande s'il y a quelque chose qui la tracasse.
- Si c'est ça, hésite pas à le dire, vu que deux cervelles valent toujours mieux qu'une seule.
- Espèce de pauvre... ! Tu vas filer, oui ou non ? Qu'est-ce qui te prend de rester à table ?
- Mais je suis en train de boire mon café. Si tu te donnes la peine de regarder d'un peu près, tu verras que c'est la pure vérité.
- Eh bien, emporte ta tasse et va le boire ailleurs !
- Comment, tu veux que je sorte de table ?
- Oui ! Et dépêche-toi de débarrasser le plancher ! Je suis accommodant et je demande pas mieux que de l'obliger, je lui réponds, mais à bien regarder, ça n'aurait guère de sens que je sorte de table.
- Vu qu'il est quasiment l'heure de manger. Tu vas apporter la soupe d'ici deux ou trois minutes, alors pourquoi je me lèverais de table, si c'est pour me rasseoir tout de suite après ?
- Ouhhh ! Elle fait. Veux-tu déguerpir !
- Sans manger ? Tu veux que je travaille tout l'après-midi avec le ventre vide ?
- Mais tu viens juste... Elle s'étrangle et se laisse tomber sur une chaise.
»

[Critique publiée le 09/10/08]

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B I R M A N E   Christophe Ono-Dit-Biot - 2007

France Loisirs - 442 pages
17/20   Voyage au cœur de la dictature birmane

    César est en vacances en Thaïlande avec sa copine Hélène.
Lui recherche l'authenticité, l'exotisme vrai du pays étranger ; elle semble plutôt attirée par le confort de vacances bien sages où l'on voit ce que les touristes voient et où l'on retrouve chaque soir l'apéro devant la piscine.
Et c'est le clash. Hélène traite César de raté, de petit joueur face à Blanchart. Blanchart, c'est la star du magazine féminin pour lequel César travaille. Blanchart est l'aventurier type qui parcourt le monde et ramène des reportages fascinants. César est « rewriter », il corrige les articles des autres uniquement, il vit dans l'ombre. Il décide alors, lui aussi, d'écrire un reportage sur un sujet que Blanchart n'arrive pas à traiter : le roi de l'opium en Birmanie.
Direction le pays voisin de la Thaïlande, coincé entre le Laos, la Chine et l'Inde : la Birmanie ou Myanmar (terme reconnu et utilisé par l'ONU).
Khun Sa est une figure emblématique birmane, il a fondé sa fortune sur la production d'héroïne. Il a créé un royaume au cœur de la jungle sur lequel il veille en véritable dictateur. Il a échappé à dix-sept tentatives d'assassinat, est devenu la bête noire de l'armée birmane, a proposé un marché directement à la Maison Blanche pour que soit reconnu comme État indépendant son royaume. Mais qu'est-il devenu aujourd'hui ? César a bien l'intention de répondre à cette question et ramener un scoop à son magazine.
À peine arrivé dans le pays tropical, il échappe à un attentat dans un lieu commercial névralgique de la capitale Rangoon. C'est à ce moment qu'il fait la connaissance d'une femme médecin humanitaire : Julie. Julie introduira César auprès de Éric, un antiquaire qui connaît bien le pays et pourra le renseigner. Selon ce dernier, l'attentat aurait été commis par la junte birmane elle-même afin de discréditer aux yeux de la population la notoriété montante d'un mouvement de rébellion mené par une certaine « Wei-wei ».
César va vite tomber fou amoureux de Julie qui lui fera découvrir les charmes du célèbre temple bouddhiste de la Schwedagon ou ceux du lac Inle à l'intérieur du pays.
La Birmanie, c'est aussi le pays de Aung San Suu Kyi, la Dame de Rangoon. Celle qui prêche la non-violence, telle une Gandhi, contrairement aux rebelles ethniques. Encore aujourd'hui, elle est enfermée dans sa résidence au cœur de la capitale. Une femme trop dangereuse pour les militaires au pouvoir malgré sa victoire aux dernières élections libres dans le pays...
César va vivre une aventure folle qui le changera définitivement. Son regard d'occidental sur les pays pauvres sera à jamais marqué et bouleversé. Il va rencontrer Khun Sa mais ira beaucoup plus loin dans l'intensité des rencontres avec le peuple birman... Et avec Julie et ses secrets.

  Christophe Ono-dit-Biot a le talent pour nous faire voyager dans un pays méconnu, fermé et dirigé d'une main de fer par quelques militaires férus d'astrologie. Le contraste est saisissant entre la fermeté de la junte et le pacifisme des bouddhistes. Grand reporter et passionné par ce pays asiatique, il nous donne une image précise d'un pays peu médiatisé. Mais comment vérifier la véracité de ses propos sinon en lui faisant confiance les yeux fermés ? Les informations sur Khun Sa sont très détaillées et pourtant internet en parle à peine ! Les recherches afin d'écrire ce roman-documentaire ont certainement été approfondies avant de nous parler avec précision des tribus Karens ou Akhas.
O-d-B retranscrit à merveille la moiteur tropicale de ce pays considéré comme le plus beau du monde. Voyager en restant immobile prend ici toute sa dimension et j'ai personnellement l'impression d'avoir fait un petit séjour en jungle birmane. J'ai également eu envie d'en savoir plus sur ce pays à mettre au même rang que la Corée du Nord, le Turkménistan ou encore l'Erythrée qui sont considérés comme les trois pays les plus fermés du monde.
La traversée à pied des villages birmans m'a tout à fait rappelé mon périple à Madagascar où là aussi les enfants courraient le long des rizières pour venir nous saluer et nous prendre la main...
Enfin, le style littéraire est alerte, efficace, facile à lire et de bonne facture. Les références à Wong Kar Waï pour décrire la beauté des femmes illustrent à merveille les propos de l'auteur.

  Extrait : « Trois secondes plus tard, une forme en longyi noir rayé de bleu sombre faisait son apparition derrière lui. Ses cheveux tombaient jusqu'à ses reins, encadrant un visage d'une finesse extrême hésitant entre la Chine et l'Inde. [...] Elle a trempé ses lèvres dans le thé brûlant. Je la trouvais plus belle que jamais dans cette lumière dorée, dans les effluves de l'eau parfumée, fumée, mêlée à ces arômes de noix de coco. Ses cheveux casqués, son nez droit, ses lèvres pulpeuses et son menton volontaire me donnaient envie de l'aimer. »
Ce livre qui aborde de nombreux sujets d'actualité, se veut un véritable plaidoyer pour la défense de toutes ces minorités birmanes (mais on peut extrapoler à d'autres pays) qui sont bafouées dans leur identité culturelle par un pouvoir qui n'hésite pas à violer, battre, assassiner, ridiculiser en public ses paysans.

[Critique publiée le 09/10/08]

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S H U T T E R   I S L A N D   Dennis Lehane - 2003

Payot & Rivages - 393 pages
18/20   Attention chef-d'œuvre

    La couverture glauque, le résumé au dos de l'ouvrage donnent déjà les prémices d'une histoire dense à l'ambiance claustrophobe.
Cela se passe dans les années 50, en pleine guerre froide, sur une île au large de Boston : Shutter island. Cette île cache un hôpital psychiatrique où sont détenus de très dangereux criminels répartis en trois pavillons, celui des hommes, celui des femmes et le dernier, celui de haute sécurité pour les cas extrêmes. Bien qu'inexplicable, une femme, Rachel Solando, a disparu de sa chambre pourtant fermée à clé de l'extérieur. Seule indice : un code indéchiffrable inscrit sur une feuille de papier. Le personnel de l'établissement a évidemment parcouru l'île jusque dans ses moindres recoins mais la fugitive reste introuvable. Et c'est là que rentre en scène notre héros, le marshal Teddy Daniels, qui sera chargé de résoudre cette énigme digne d'une intrigue à la Agatha Christie. Pour accomplir cette difficile tâche, il sera épaulé par son coéquipier Chuck Aule. Petit à petit, le lecteur va s'enfoncer dans une ambiance paranoïaque entretenue par des individus pour le moins mystérieux, du patient fou à lier jusqu'au médecin digne d'un docteur Moreau de H.G. Wells.
Ce qui caractérise la majeure partie de ce roman, c'est cette ambiance angoissante, poisseuse qui vous colle à la peau telle une sueur paralysante dans un pays tropical. Le lecteur est happé dans un monde clos où les repères volent en éclats tant la folie et l'expérience médicale semblent être le quotidien des insulaires. On se raccroche donc à la logique de Teddy, notre policier, qui va tenter de démêler cette étrange disparition dans un univers carcéral de plus en plus opaque et lourd à supporter.

  Et puis... Le choc.
Une fin extrêmement surprenante, à couper le souffle. Tout est à reconsidérer. Comment est-ce possible ? Comment un auteur peut-il autant manipuler ses lecteurs ? Du point de vue de la technique de narration, ce roman est un pur chef-d'œuvre, un brillant exercice de style. Il fait partie de l'infime liste des livres qui ont le don de surprendre celui qui prend la peine de les ouvrir. Et la surprise est de taille.
Malheureusement, on ne peut en dire plus tant le risque de commettre une mégarde est grand. Certains lecteurs ont eu la perspicacité nécessaire pour tout comprendre avant la révélation finale mais il est si bon de se faire surprendre de la façon voulue par l'auteur ! Un dernier conseil avant de commencer : ne feuilletez pas la fin sous peine de tomber sur des informations capitales qui nuiraient à la linéarité du récit.
L'auteur de Mystic River vous attend. Il serait vraiment dommage de passer à côté de ce petit bijou qui ne s'oublie pas de sitôt une fois la dernière page tournée...
Bon voyage sur Shutter island.

[Critique publiée le 01/07/08]

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L A   V O I L E   B L A N C H E   Sergio Bambaren - 2000

Presses du Châtelet - 205 pages
11/20   Roman ésotérique

    Michael et Gail forment un jeune couple installé à Auckland, en Nouvelle-Zélande. C'est l'anniversaire de leur cinquième année de mariage mais Michael, trop absorbé par son travail de conseiller financier, l'oublie.
Près de l'immeuble abritant son bureau se trouve une petite librairie, tenue par le vieux monsieur Thomas Blake. Michael s'y rend régulièrement et, un jour, il tombe sur un livre de poèmes écrits par des auteurs ayant décidé de donner un sens vrai à leur vie. Le couple se rend alors compte qu'il passe sans doute à côté de quelque chose, que le bonheur ne se résume pas à une carrière assurée, un salaire mensuel, une retraite bien préparée, bref, une routine assez conformiste. Il décide donc de suivre les conseils de ce livre magique et de se lancer dans un grand voyage initiatique sur les mers du Pacifique sud.
L'essentiel du livre nous conte donc cette croisière vers les îles Fidji, l'archipel de Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie. Aventures, découvertes et rencontres avec l'autre seront les éléments clés qui les aideront à retrouver l'essentiel, leur amour. Le livre, embarqué à bord, leur délivrera de nouveaux messages sur le sens qu'il faut donner à la vie...

  Ce roman est très particulier. Il décrit un parcours initiatique sur le chemin de la reconquête de soi et de l'amour avec l'autre. On touche à un style appelé « ésotérisme ».
L'auteur, né au Pérou, a lui-même décidé de tout quitter un jour pour faire le tour du monde et pratiquer ses deux passions : le surf et l'écriture. À travers ce livre, il nous invite à nous poser quelques questions sur la définition du bonheur au présent.

[Critique publiée le 30/12/07]

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1 3   F R E N C H   S T R E E T   Gil Brewer - 1951

J'ai Lu - 188 pages
19/20   Polar des années 50 à l'écriture raffinée

    Nous sommes dans l'Amérique des années 50.
Alex Bland, archéologue vivant à Chicago et par ailleurs sur le point de se marier avec sa fiancée Madge, décide de rendre visite à son vieil ami Verne Lawrence, connu à l'armée de nombreuses années auparavant.
Prêt pour une petite semaine de repos en célibataire chez son ami qu'il n'a pas revu depuis longtemps, Alex est accueilli par la femme de Verne. La connaissant déjà pour avoir échangé de nombreuses lettres avec elle au cours des trois dernières années mais ne l'ayant jamais vue, Alex est aussitôt frappé par la beauté de cette femme brune à la peau claire.
Il sera vite mis au parfum de l'ambiance dans cette immense bâtisse retirée dans la campagne non loin d'une petite ville de province. Le couple vit avec la mère de Verne, vieille femme presque infirme. Verne, quant à lui, a beaucoup changé et a l'air éteint, totalement hanté par des problèmes d'argent dans le milieu professionnel. D'ailleurs, à peine aura-t-il accueilli son ami qu'il prendra aussitôt congé pour une semaine de déplacement afin de tenter de sauver sa situation financière. Alex se retrouve donc seul chez Verne avec sa magnifique femme ainsi que la mère.
Bien vite, malgré ses premières réticences, il succombera au charme fou de Petra. Conscient de son erreur, Alex s'empêtrera dans une passion torride, totalement aimanté par le corps parfait de cette divinité. Verne reviendra, mais toujours pressé par des affaires compliquées, il repartira aussitôt, priant son ami de l'excuser et l'invitant à rester se reposer et visiter la région en compagnie de sa femme.
Voulant quitter les lieux dès le début et refuser cette histoire d'adultère, Alex finira par se contenter de l'absence de son ami et tombera à son insu dans le piège de l'amour. Avec Petra, il vivra des moments de folie amoureuse. Il comprendra aussi la charge que représente la vieille mère pour elle, une femme quasiment sourde, peu agréable à vivre et toujours à épier son entourage.
Mais comment les amants vont-ils pouvoir assouvir leur passion ? Alex réussira-t-il à reprendre ses esprits et rejoindre sa bien-aimée à Chicago ? Pourquoi Verne ne voit rien de la réalité ? Comment ne pas devenir fou de Petra ?

  Beaucoup de questions dont les réponses seront dévoilées tout doucement à la lecture de ce petit chef-d'œuvre... Car ce livre peut paraître à première vue assez classique : un thriller autour d'une sombre histoire d'adultère. En réalité, le texte est extrêmement bien écrit, ne laissant aucun temps mort. Chaque chapitre a son utilité, aucune description inutile n'est amenée, chaque mot, chaque phrase est bien pensé. Ainsi, le texte forme une unité parfaite autour du couple Alex-Petra. Dès les premières lignes, l'intrigue se met en place et le lecteur est happé dans cet univers hitchcockien. Les ambiances décrites sont remarquables, sobres, dépouillées mais totalement efficaces. La psychologie du personnage principal est également dense et très réaliste. Bref, un bijou qui se dévore et où la tension monte crescendo jusqu'au final.
À déguster sur une musique de Herrmann évidemment !

  Extrait : « Nous sommes restés assis trois quarts d'heure devant un rôti de bœuf saignant. J'ai fait la connaissance de la mère de Verne. Pas de doute. Il y avait bien trois macchabées à cette table : la vieille, Verne et le rôti de bœuf. »

[Critique publiée le 08/10/07]

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D E S   F L E U R S   P O U R   A L G E R N O N   Daniel Keyes - 1959

J'ai Lu - 311 pages
16/20   Une leçon de tolérance

    Charlie Gordon est un attardé mental, employé dans une boulangerie à faire le sale travail.
Deux scientifiques ont mis au point un traitement pour développer l'intelligence chez les sujets en retard. L'expérience sur la souris de laboratoire, Algernon, est un succès. Ils décident de la tester sur un être humain : Charlie.
Petit à petit puis de plus en plus rapidement, les capacités intellectuelles de Charlie vont s'accroître jusqu'à aller bien au-dessus de la moyenne. Surdoué, Charlie va découvrir la soif d'apprendre et se consacrer à améliorer les recherches le concernant. Il apprendra également le piano, de nombreuses langues. Sa découverte des femmes et du sentiment amoureux fera également partie de sa nouvelle « naissance ».
Malheureusement, Algernon va commencer à régresser puis dépérir jusqu'à la mort. Se sachant condamné, Charlie va entamer une longue descente en enfer, conscient d'avoir vécu une expérience unique.

  Ce livre d'anticipation offre une vision de tolérance à l'égard des personnes handicapées mentales. Il pose également la question suivante : sommes-nous vraiment plus heureux qu'eux ?
Devenu un classique aujourd'hui, ce récit a obtenu le prix Hugo en 1960.

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J É R É M I E   !   J É R É M I E   !   Dominique Fernandez - 2006

Grasset - 292 pages
17/20   Voyage à Haïti pour le prix d'un livre !

    Fabrice, jeune étudiant installé à Paris, découvre un terrible secret de famille qui va le bouleverser.
Fasciné par son père, mort en véritable héros alors qu'il était tout jeune, Fabrice apprend la vérité à son propos. Cette remise en cause totale le conduit à vouloir partir loin pour exorciser ses démons.
Passionné de littérature et particulièrement intéressé par l'œuvre d'Alexandre Dumas, il s'engage pour un périple humanitaire vers l'île d'Haïti. Son but à travers ce voyage est d'aider un pays pauvre mais aussi d'enquêter sur la grand-mère du célèbre auteur, négresse mariée à un colon blanc à l'époque de l'esclavagisme. Quittant son amie Karine et sa mère, Fabrice prend le risque de suivre une petite communauté de jeunes venus des quatre coins de la planète et placée sous l'égide d'un étrange mécène suisse.
La majeure partie du livre est une invitation à la découverte d'Haïti et de ses habitants. Dominique Fernandez aborde ainsi différents thèmes qui sont toujours d'actualité : la traite des noirs, la France et ses colonies, le tourisme de masse, la cohabitation pays pauvres et pays riches, la puissance et la décadence du communisme. À travers le parcours de Fabrice, le lecteur apprend également l'histoire de la famille Dumas, depuis le grand-père venu sur l'île pour installer une plantation avec son frère jusqu'au père, général ayant connu gloire et déboire sous le commandement de Napoléon.
En plus de traiter de façon approfondie des sujets délicats, l'auteur le fait avec une verve littéraire remarquable. On est là dans la grande littérature française de tradition. Une écriture posée, réfléchie, parfaitement aboutie sur le plan artistique. Pas étonnant d'apprendre que Fernandez a déjà eu le prix Goncourt (1982) !
La fin du roman est quant à elle surprenante. Fabrice va réaliser une véritable introspection de ses états d'âme et découvrir un pan méconnu de sa personnalité. Un autre personnage clé jouera un rôle primordial dans cette découverte. L'ultime page coupe le souffle au lecteur et en révèle beaucoup sur les passions humaines.

  Bref, un livre vraiment intéressant qui aborde une grande quantité de thèmes, tout cela dans l'ambiance moite et suave d'une île des Caraïbes, et qui est empreint d'un nombre important d'éléments biographiques issus du parcours de l'auteur...

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1 4 9 2 ,   L A   C O N Q U Ê T E   D U   P A R A D I S   Robert Thurston - 1992

France loisirs - 273 pages
16/20   Rendez-vous avec l'Histoire

    Ce livre, écrit d'après le scénario du film de Ridley Scott, retrace l'épopée fantastique du génois Christophe Colomb.

  Convaincu de la rotondité de la Terre et qu'il existe par conséquent une route vers l'ouest menant vers les Indes, Colomb réussit à convaincre le royaume d'Espagne de lui faire confiance. À l'époque où l'Espagne montre sa puissance et reprend Grenade aux maures (1492), Isabelle de Castille se laisse séduire par ce marin et rêve déjà de nouvelles richesses pour son pays.
Le 3 août 1492, trois caravelles (la Santa Maria, la Niña et la Pinta) quittent l'Europe. Le 12 octobre, elles atteignent San Salvador (île des Bahamas). Colomb décrit ce Nouveau Monde avec beaucoup d'émotions. Les indigènes, surnommés malencontreusement « indiens », vivent dans une nature digne du paradis. Tout y est douceur, innocence, volupté. Colomb va construire des cités et tenter de christianiser les indiens, il cherchera également de l'or en grande quantité pour séduire les rois d'Espagne à son retour. Il ramènera quelques indiens en Espagne et refera trois autres voyages vers les Amériques, repoussant à chaque fois un peu plus loin sa découverte de nouveaux territoires. Les colons exacerberont vite les passions, apporteront des maladies de l'Ancien Monde, répandant la mort sur leur passage.
C'est le choc de deux civilisations, deux continents qui ont évolué séparément.
C'est l'histoire d'un homme, convaincu d'apporter le bien mais qui sera vite dépassé par les événements et finira dans l'oubli et le déshonneur, persuadé d'avoir atteint les Indes jusqu'à sa mort en 1506.
Un livre concis, rapide à lire et qui retrace de façon claire les grandes étapes de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.

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H A R J U N P Ä Ä   E T   L ' H O M M E   O I S E A U   Matti Yrjänä Jœnsuu - 1993

Gallimard - 430 pages
12/20   Un rythme un peu laborieux

    L'auteur de ce polar est inspecteur à Helsinki. Il décrit dans ce livre un milieu qu'il connaît bien puisque l'action se déroule dans la capitale finlandaise et relate les aventures d'un inspecteur nommé Harjunpää. Celui-ci est confronté à des cadavres, des braquages de banques, des détraqués sexuels, ...
Le récit est classique et manque un peu de rebondissements. Les premiers chapitres donnent l'eau à la bouche mais l'action se déroule lentement au fil des pages et les événements tardent un peu à arriver. De plus, la fin peut laisser le lecteur pantois en lui donnant l'impression que l'auteur s'en sort par une queue de poisson.





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C U L - D E - S A C   Douglas Kennedy - 1994

Gallimard - 291 pages
14/20   Un voyage en Australie qui tourne au cauchemar

    Ce polar nous emmène pour un long voyage en Australie, pas vraiment touristique.
Nick, journaliste américain, décide de casser la monotonie de son existence en prenant l'avion pour le continent des kangourous. Décidé à traverser l'Australie du nord au sud, il achète sur place un Combi VW et se lance sur la route.
Il rencontrera une fille, Angie, qui deviendra sa compagne. Mais Angie se révèle être une vraie garce : elle plonge Nick dans le sommeil et prend le volant pour une destination perdue. Nick se réveillera en plein désert, dans une communauté de fous. Pris au piège par une famille qui a décidé de rester vivre dans une ancienne ville minière désaffectée en plein cœur du Bush australien, le héros de ce roman se verra demander en mariage par Angie pour agrandir la famille. Face à ce clan de marginaux cinglés, il n'aura de cesse de trouver une solution lui permettant de quitter cette souricière...

  Cette histoire se lit rapidement et accroche le lecteur dès la première page. Kennedy joue avec les nerfs du lecteur en l'enfermant dans cet huis clos palpitant. On retrouve ici un univers à la Brussolo : un personnage livré à un univers totalement baroque et pourtant bien réel.
L'idée originale aurait peut-être pu déboucher sur un livre plus long avec davantage d'événements et de développements autour de la famille d'Angie.

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L A   N E F   D E S   F O U S   Richard Paul Russo - 2006

Le Bélial' - 417 pages
18/20   Rencontre avec une autre civilisation...

    Voici un livre très agréable à lire. Ceux qui aiment la science-fiction classique, plausible et bien argumentée seront ravis.

  Dans un lointain futur, notre planète n'est plus viable mais les humains ont depuis longtemps colonisé l'univers. Une de ces colonies vit à l'intérieur d'un immense vaisseau baptisé l'Argonos. Une véritable société s'y est formée (avec des castes de riches, de religieux et de soutiers).
Bartolomeo Aguilera est un être difforme car handicapé, mais il est appareillé par un système sophistiqué lui permettant de se mouvoir aisément. Malgré sa condition sociale modeste, il est un ami d'enfance du commandant du vaisseau : Nikos.
D'autres personnages jouent également un rôle important dans la trame de l'histoire : l'évêque Soldano, véritable tyran qui veut prôner la religion catholique dans tout l'univers et aimerait prendre les commandes du vaisseau, le père Veronica, confidente de Bartolomeo, Pär, un nain également fidèle ami du narrateur, ...
Bref, tout ce microcosme va soudain découvrir un vaisseau issu d'une autre technologie, visiblement abandonné.
Commencera alors une expédition passionnante à la découverte de la plus extraordinaire rencontre entre l'humanité et une autre civilisation. Petit à petit, l'équipe découvrira un monde totalement nouveau et progressera sous la direction de Bartolomeo (on pense bien sûr au chef-d'œuvre Rendez-vous avec Rama). Au bout de plusieurs heures d'exploration, une surprise de taille fera son apparition faisant basculer le récit dans une ambiance plus glaciale et intrigante.
La dernière partie du livre est, quant à elle, terriblement prenante. Le suspense y est à son comble et nous mène crescendo jusqu'au final !

  L'auteur décrit avec rigueur son univers et nous fait progresser tout doucement dans les tourments de l'Argonos. Il aborde également la problématique de la croyance dans la religion catholique en opposant les idées de Bartolomeo et du père Veronica.
Le lecteur y découvrira un point de vue très intéressant concernant le pouvoir de libre-arbitre offert aux hommes par Dieu.
L'histoire peint également avec précision les luttes de pouvoir au sein d'une société fermée et cloisonnée.
C'est au final un excellent roman, soigné à tout point de vue et surtout capable de bluffer l'imaginaire des plus cartésiens d'entre nous.

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L A   P L A G E   Alex Garland - 1995

Le Livre de Poche - 474 pages
14/20   Le mythe de Robinson revisité

    Un paradis perdu en Indonésie. Une île où l'on cultive clandestinement des plantations de drogue. Une plage dans un décor incroyable. Des touristes de tous les pays qui ont fondé une communauté hors du temps dans ce lieu. Un secret difficile à garder. Un plan d'accès qui circule et de nouveaux routards qui arrivent.

  L'idée est originale. Ce microcosme en apparence paisible trahira vite les vices humains.
L'auteur pose une fois de plus la question du modèle de société parfaite.
Le livre est un peu long et ne possède pas de vrai fil directeur. Il réside davantage dans une succession d'épisodes autour des différents personnages.
Le film qui en a été adapté, avec dans le rôle principal Leonardo Di Caprio, prend beaucoup de liberté par rapport au texte. Curieusement, ce film, bien que moyen, possède davantage de rythme que le livre.
Bref, une énième variation sur le thème de Robinson Crusoé...

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L E   L I È V R E   D E   V A T A N E N   Arto Paasilinna - 1975

Gallimard - 236 pages
16/20   Histoire légère en Finlande

    Ce roman écrit par Arto Paasilinna, auteur finlandais traduit et apprécié en France, raconte le parcours épique d'un journaliste à travers son pays.

  Vatanen, désabusé par sa femme, son boulot et la vie en général heurte par accident un lièvre sur le bord d'une route. Il va alors le recueillir puis le soigner. Commencera alors la plus folle des aventures pour les deux compagnons.
Ensemble, ils parcourront toute la Finlande, découvriront des paysages divers, feront la connaissance d'une galerie de personnages déjantés, chasseront l'ours, passeront par la case prison, découvriront l'amour d'une femme...

  Voyage initiatique ou farce de cirque, cette épopée fait penser avec sourire aux déambulations d'un Mr Hulot dans le cinéma français des années 50. Tout n'est que dérision et légèreté pour le personnage principal qui ne se fâche jamais et accepte toujours avec philosophie les vicissitudes de son aventure.
Mais derrière cette fable se cache un message destiné à prôner les bienfaits du contact avec la nature et à démontrer que l'humilité face aux événements rend stériles tous les tracas causés par nos modes de vie souvent bercés par la futilité.

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L A   D O U C E   E M P O I S O N N E U S E   Arto Paasilinna - 1988

France Loisirs - 217 pages
16/20   Humour noir au pays des rennes

    Une vieille femme nommée Linnea Ravaska, veuve d'un colonel, vit paisiblement dans une petite maison de campagne à cinquante kilomètres d'Helsinki. Pas si paisiblement que cela en réalité car chaque mois, au moment où sa pension est versée, son neveu Kauko Nyyssönen accompagné de deux acolytes Jari Fagerström et Pertti Lahtela s'invitent sous son toit pour profiter du lieu et lui soustraire une partie de sa retraite. Les trois compères, vivant à Helsinki, sont des malfrats et n'ont peur de rien. Ils profitent de la vie en volant, magouillant, molestant les gens si besoin.
Apeurée, Linnea se concocte un poison mortel afin de pouvoir s'échapper rapidement de cette vie devenue déprimante à cause de son neveu. Par un concours de circonstances imprévu, ce poison ne lui sera pas injecté à elle mais à l'un des protagonistes du dangereux trio. Et Linnea, sans le savoir, va attirer sur elle les foudres de ses ennemis qui ne penseront plus qu'à l'éliminer...
Malheureusement pour eux, une personne âgée peut être bien plus vigoureuse et maligne que prévu.

  De nombreuses situations rocambolesques et plusieurs quiproquos viendront ponctuer leur petite guerre mettant Kauko et ses compères dans une situation de plus en plus difficile.
Comme à son habitude, Arto Paasilinna est resté fidèle à son style : un décor planté en Finlande (d'Helsinki jusqu'à Rovaniemi en Laponie), de l'humour noir à chaque page, une écriture aérée et efficace, des personnages attachants, des situations cocasses.
C'est un auteur qui sait se démarquer des autres et cultiver l'amour de son pays. Il a également un talent incroyable pour mettre en scène des scénarios d'une originalité décoiffante et tout cela avec ce petit zeste de poésie et de légèreté qui lui est propre.

[Critique publiée le 09/10/07]

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R E P L A Y   Ken Grimwood - 1988

Points - 360 pages
19/20   Un bouquin génial !

    Jeff Winston meurt un beau jour d'une crise cardiaque mais se réveille aussitôt vingt-cinq ans auparavant. Il est étudiant, dans sa chambre universitaire, à côté de son camarade de classe mort depuis longtemps dans sa « précédente » vie ! Difficile à admettre comme tour de magie, mais facile de s'apercevoir la multitude d'idées que cela peut engendrer...
Recommencer sa vie en ayant la mémoire du futur ! Connaître les résultats des derbys, savoir que Kennedy va être assassiné et à quelle heure précise, cela a de quoi vite faire tourner la tête. Et quand ce phénomène extraordinaire recommence plusieurs fois de suite, on peut tout essayer dans la vie et expérimenter tous les fantasmes du commun des mortels !!

  Ce livre se lit d'une traite et l'idée de départ est très bien exploitée. Il possède également une dimension métaphysique et spirituelle en tentant de donner un sens à notre vie, au temps présent, passé et futur.
Avec une aventure qui paraît être une chance pour le héros, l'auteur nous rassure en fin de livre et nous démontre encore une fois que le bonheur se conjugue toujours au présent...

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L A   B R È C H E   Christophe Lambert - 2005

Fleuve Noir - 210 pages
14/20   Pour les amateurs d'uchronie

    Comment résister à une si belle couverture !? Le talent de Manchu (illustre dessinateur de mondes imaginaires) aura forcément participé au succès du livre. Outre le réalisme du dessin, la scène exposée interpelle : une plage de Normandie, un blockhaus, un officier allemand et... Un robot armé semblant tout droit sorti d'un futur éloigné.
C'est au difficile exercice de l'uchronie (on prend une date de l'histoire et on imagine ce qu'il se serait passé si tel événement ne s'était pas déroulé comme en réalité) que se livre le jeune auteur français Christophe Lambert (à ne pas confondre avec son homonyme du cinéma). Une uchronie qui prend pour explication un voyage dans le temps, thème ô combien passionnant. Mais thème très prise de tête aussi !
Le présent de l'histoire se déroule en 2060 et le voyage dans le temps est maîtrisé par les militaires. La télé-réalité est de plus en plus perverse et le nouveau show consiste à remonter le temps pour filmer des événements trashs du passé (la mort de Kennedy par exemple).
La loi de l'audimat régnant sur l'éthique, c'est le débarquement de Normandie que se propose de suivre l'équipe de l'émission. Bien sûr, les voyageurs du temps doivent respecter un système de règles ayant pour but de ne pas modifier le cours des événements. On devine aisément que ces règles vont être involontairement transgressées.
Un historien et un reporter de guerre acceptent la mission et sont débarqués le 6 juin 44 sur les côtes normandes. Dès lors, ils vont sombrer dans un enfer et ouvrir une « brèche » laissant cœxister deux futurs possibles. Ils devront réparer leur erreur et faire triompher le futur (pour eux présent) tel qu'il a eu lieu.

  Ce livre présente trois intérêts notables : 1/ faire revivre le débarquement et l'auteur s'est apparemment beaucoup documenté pour cela. 2/ écrire une histoire de science-fiction et présenter une nouvelle vision du voyage dans le temps, on connaît à quel point c'est un défi car les paradoxes y sont toujours nombreux. 3/ dénoncer les dérives de la télé-réalité qui est devenue omniprésente aux États-Unis et qui défraye aussi régulièrement la chronique en Europe.
Au final, on obtient un bon bouquin duquel il est difficile de lâcher prise. La fin, quant à elle, pose de nouvelles questions sur la possibilité du voyage dans le temps. Seul bémol peut-être, on aurait aimé plus de densité dans le caractère des personnages, leurs relations, ...
Remarque : ce livre ressemble étrangement au roman Les jeux de l'esprit (Pierre Boulle, 1975). Coïncidence ou plagiat ??

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T A R E N D O L   René Barjavel - 1946

Gallimard - 583 pages
17/20   L'Amour par Barjavel

    Ce roman, paru dans les jeunes années de Barjavel, conte une histoire d'amour magnifique entre deux jeunes gens.
Jean aime Marie. Marie aime Jean. Avec une simplicité d'écriture que beaucoup d'écrivains peuvent envier, avec ce style poétique inimitable, et avec cet humour souvent caustique envers le progrès et les hommes, l'auteur peint la rencontre de deux adolescents, l'amour fou qui va les unir, la guerre stupide qui va les séparer et le destin qui va les lier à tout jamais, là-bas dans la clairière ou les fleurs sentent l'amour...
Une histoire qui se lit vite, qui serre le cœur, qui élève au plus haut rang des sentiments l'Amour absolu, celui avec un grand A. Une tragédie construite autour d'une galerie de personnages attachants et profondément humains. Très émouvant...



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S O L E I L   V E R T   Harry Harrison - 1966

Pocket - 191 pages
13/20   Un écologiste avant l'heure

    Ce livre, écrit dans les années 60, est plus que d'actualité aujourd'hui en 2004. L'auteur Harry Harrisson prend pour cadre New York en 1999 et imagine plus de trente ans avant ce qu'il pourrait s'y passer. Et à part une petite erreur au niveau de la date, on peut dire qu'il a vu juste. La situation de désastre décrite dans ce livre est exactement celle prédite par nos plus grands scientifiques pour la fin de ce siècle au plus tard !!!
Mers polluées, ressources épuisées, surpopulation, voilà le contexte dans lequel évolue le personnage principal. Andy est policier et il est chargé d'élucider le meurtre d'un gros bonnet de la ville. Vivant avec son ami Sol, vieux personnage qui a connu les vertes prairies et la cuisine d'antan, Andy rencontrera l'amour sous les traits d'une magnifique fille prénommée Shirl.
L'intérêt de ce livre ne réside pas dans l'histoire policière, somme toute banale et sans grand rebondissement, mais bien dans la description du New York futur : ces gens qui se battent pour obtenir leur ration d'eau chaque jour, ces sans-abris entassés à même la rue auxquels les nantis ne font même plus attention et qui sont piétinés sans état d'âme, ces images du passé qui sont autant de trésors perdus, cette nourriture fade et uniforme faite à base de plancton marin... D'ailleurs, l'auteur lance un cri d'alarme dès les premières pages et établit un bilan de la situation à venir.

  Quand l'anticipation rejoint la réalité... Visiblement, l'homme n'a pas modifié son comportement depuis et à au contraire augmenté sa consommation des ressources de la planète. À l'heure où l'on parle de plus en plus de la prochaine pénurie du pétrole, un changement de cap est-il encore imaginable ? Prions pour que la réponse soit oui et tout de suite.
Remarque : ce livre a été porté au cinéma en 1973 par le réalisateur Richard Fleischer avec pour acteur principal Charlton Heston. Fait rare, le film est bien meilleur que le livre car l'intrigue est grandement enrichie et un suspense latent mène le spectateur jusqu'à la fin pour découvrir un secret terrible.

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F U N É R A R I U M   Brigitte Aubert - 2003

France Loisirs - 416 pages
12/20   Une fin bâclée

    Chib Moreno a un métier peu commun, il est embaumeur. Vieillard, chien, chat, tout passe entre ses mains magiques et à chaque fois c'est le miracle : le cadavre devient éternel...
Jusqu'au jour où c'est une petite fille sur laquelle il doit effectuer ce travail morbide. L'enfant d'une grande famille bourgeoise.
Devenant ami avec Aicha, la bonne de leur propriété, Moreno va à plusieurs reprises être amené à côtoyer ce milieu guindé très différent du sien. Il va découvrir une multitude de caractères bien trempés : du père trop propre pour être honnête, à la mère plongée dans une dépression permanente en passant par une ribambelle d'enfants aux comportements parfois troublants. À cela se rajoutent les voisins et amis de cette famille qui apportent leur lot de mystères au moulin.
Le héros va devenir, malgré lui, résolu à en savoir plus sur les véritables circonstances de la mort de cette enfant. Suspense, meurtres, relations amoureuses vont agréablement donner le rythme à ce polar écrit par une française.

  Le livre se lit à toute vitesse et nombreuses sont les fausses pistes sur lesquelles l'écrivain s'amuse à nous conduire. C'est peut-être là d'ailleurs où le bât blesse. La fin n'est pas à la hauteur de l'intrigue. On s'imagine volontiers des relations plus complexes entre les protagonistes de l'histoire, une névrose insoupçonnable apparaître au grand jour.
Mais finalement, Aubert ne va pas chercher bien loin la vérité et, somme toute, le dénouement ne déplace pas des montagnes.
Bref, un thriller digne de ce nom mais dont la fin rapidement amenée en quatre pages, laisse un goût légèrement amer dans la bouche...

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L A   P A R T   D E   L ' A U T R E   Éric-Emmanuel Schmitt - 2001

Le Livre de Poche - 503 pages
18/20   Un sujet casse-gueule traité avec brio

    D'emblée, c'est un chef-d'œuvre.
Ce livre, à la dimension philosophique, se base sur une uchronie. Imaginez ce que serait devenu Hitler, et par la même le monde d'aujourd'hui, si celui-ci avait été reçu à l'Académie des beaux-arts en 1908.
Éric-Emmanuel Schmitt construit à partir de cette hypothèse deux Hitler. L'un, celui que l'on a malheureusement connu et l'autre, celui qu'il aurait pu être. Une biographie précise et détaillée entremêlée à une fiction totalement crédible.
On apprend dans ce pavé qui se lit d'une traite que le jeune Adolf était un être très correct, passionné par les arts et plutôt renfermé sur lui-même. Son échec aux beaux-arts est vécu comme une erreur et il reste persuadé qu'il est un génie incompris. À partir de là, il n'aura de cesse de se croire exceptionnel et de négliger sa socialisation parmi les hommes. La première guerre mondiale qui lui donnera une place dans la communauté humaine valorisera l'armée à ses yeux. La défaite de l'Allemagne exacerbera sa haine du juif, pour lui responsable de cet échec. Son putsch raté, la rédaction de son livre en prison, son élection à la tête de l'Allemagne feront de lui un homme qui va se conforter dans son idée de regrouper les peuples d'origine germanique dans la Grande Allemagne.
Et l'on connaît la suite... Les camps de concentration, la fin dans le bunker souterrain et le suicide près de sa femme Maria Von Braun.
L'autre Adolf est celui qui a su faire face à ses problèmes, celui qui a su, sans honte, accepter ses défauts et les soigner. Celui-là aura des enfants, deviendra peintre puis professeur et finira tranquillement en Californie, un goût amer dans la bouche car jamais vraiment reconnu sur le marché de la peinture...

  Le livre est savamment orchestré, les deux parcours intelligemment décrits, et, sans doute le plus important aux yeux de l'auteur, cette œuvre donne à réfléchir sur le monstre qui sommeille au fond de chacun d'entre nous et sur les circonstances qui peuvent amener celui-ci à prendre le dessus et à conduire à la catastrophe.
À noter : le journal très intéressant en fin de livre qui relate les combats et sacrifices qu'a dû mener l'auteur.

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L E   G A R D I E N   D U   F E U   Anatole Le Braz - 1900

Terre de brume - 184 pages
19/20   Une écriture somptueuse

    Ce livre est une invitation à la découverte de la vie des gardiens de phare au début du XXe siècle. Là-bas, dans la dangereuse mer d'Iroise, au large de la pointe du Raz se dresse un phare de pierre : le phare de Gorlébella (« la roche la plus éloignée ») plus connu sous le nom de phare de la Vieille. Une équipe de trois gardiens assurent à tour de rôle le bon fonctionnement du phare et protègent donc ainsi les équipages qui croisent au large d'un naufrage éventuel.
Le gardien-chef, Goulven Denès, est originaire du Léon (nord Finistère) et a fait connaissance lors d'une escale antérieure d'une jeune fille de Tréguier prénommée Adèle... Les deux jeunes gens vont s'aimer et partir s'installer sur la pointe du Raz car Goulven doit assurer périodiquement la relève à Gorlébella.
Tout se passe pour le mieux même si la rudesse des paysages rend nostalgique Adèle qui songe tristement à son Trégor natal...
Un poste vacant au phare et c'est un autre trégorrois (Louarn), cousin éloigné de l'épouse du gardien, qui vient s'installer dans le coin. Cette tierce personne va tragiquement faire basculer Goulven dans la folie.
Alertée par l'îlienne, cette femme sombre et mystérieuse, le narrateur va comprendre la tromperie. Mariée à lui devant Dieu, la belle Adèle en aime un autre devant le diable. Laissant les deux amants dans l'ignorance de son dégoût, Goulven va méthodiquement tisser un piège diabolique afin de se venger efficacement du tandem maudit...

  Ce roman est sombre tant dans l'histoire elle-même de cette vengeance préméditée que dans le contexte où elle se déroule. Le paysage dur et semi-désertique du Raz de Sein vient ajouter une dimension mélancolique et tragique au désespoir du mari trompé. Une sorte de fatalité est inscrite dans le décor ainsi que le sent le couple lorsqu'il arrive dans ce pays (on retrouve ici un pessimisme identique à celui développé dans les œuvres de l'anglais Thomas Hardy à la même époque). Tout au long de l'intrigue, la noirceur de Goulven ne fera qu'augmenter.
Une histoire terrible où les moments de félicité sont plus que rares, mais une histoire ô combien magistralement écrite d'une main de maître par le costarmoricain Anatole Le Braz.
On devine aisément à travers son texte qu'il est aussi poète car force est de constater que c'est superbement bien écrit. Le livre est une peinture où la gravité des caractères et des paysages sont autant de coups de pinceaux tempétueux sur une toile gigantesque qui représenterait un couple déchu sur les landes bretonnes déchirées par le fracas des vagues.

  Il est intéressant de re-situer l'œuvre dans son contexte de fin du XIXe siècle : les rapports géographiques et par conséquent socio-culturels n'ont pas grand-chose à voir avec la situation présente. Ainsi, Léon et Trégor sont presque deux pays différents et le mariage entre Goulven et Adèle est déjà pour certains un mauvais signe. L'auteur décrit à merveille la Bretagne d'antan et définit avec précision les différences dans les traits de caractère entre habitants du nord et habitants de l'ouest.
À noter qu'Anatole Le Braz s'est inspiré d'un fait divers.
Le film de Philippe Lioret, L'équipier sorti en 2004, ressemble étrangement au livre Le gardien du feu et même si la folie destructrice de la fin n'a pas lieu, on retrouve la même intrigue en triangle entre un gardien, sa femme et la relève...

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L ' Î L E   Robert Merle - 1962

Gallimard - 696 pages
18/20   La naissance d'une société

    Ce roman s'inspire de l'histoire des révoltés du Bounty : à la fin du XVIIIe siècle, un navire de l'amirauté britannique cède à la mutinerie d'une partie de son équipage.
Le capitaine du vaisseau, appelé ici Blossom, est assassiné et le nouvel équipage fait escale à Tahiti. Là, les hommes ont le choix : rester sur cette terre paradisiaque mais avec un risque très élevé d'être retrouvés par des marins anglais puis ramenés au pays pour y être jugés ou alors partir sur l'océan en quête d'une île éloignée de toutes routes maritimes et fonder une nouvelle communauté, avec la certitude de ne plus jamais revoir l'Angleterre.
Neuf britanniques décident de tenter l'aventure. Ils seront accompagnés par des autochtones de Tahiti pour aider à manœuvrer le navire : douze femmes et six hommes. A bord du Blossom, ils continuent donc leur route dans l'océan Pacifique pour atteindre l'île de Pitcairn, petit massif rocheux cerclé de falaises difficilement accessibles pour d'éventuels envahisseurs.
Le héros, Purcell, est accompagné de sa femme tahitienne, Ivoa. Ainsi, tout semble présent pour vivre dans un monde enchanteur, loin de toutes les vicissitudes humaines.
Malheureusement, cette microsociété va reproduire à son échelle ce qui se produit inéluctablement, semble-t-il, à l'échelle d'un pays. L'infériorité des tahitiens sera une vérité absolue pour certains britanniques qui n'auront de cesse d'exacerber le racisme entre les habitants de l'île. Cela créera des tensions guerrières lors du partage des terres ou des femmes. Purcell, figure romantique et idéaliste, tentera en permanence de désamorcer les tensions et de rendre équitable pour tous la vie sur cette île généreuse.

  Cette épopée, gros pavé de cinq cents pages, renoue avec des thèmes chers à Robert Merle.
La construction d'une société nouvelle et juste, déjà longuement évoquée dans son œuvre Malevil, est-elle une utopie ? La vie dans un monde clos, qui peut devenir une véritable prison, est aussi un sujet abordé, tout comme dans son reportage sur la vie à bord d'un SNLE (Sous-marin Nucléaire Lanceur d'Engins) dans Le jour ne se lève pas pour nous en 1986.
Les personnages de L'île forment un panel de toutes les passions humaines.
Purcell, le personnage principal, qui se veut bon avec chacun de ses compatriotes, anglais ou tahitiens, et qui finalement se pose de nombreuses questions sur l'inéluctabilité d'une telle dérive. Il luttera cependant jusqu'au bout et refusera toujours d'employer la force.
Mac Leod, écossais au caractère bien trempé, qui voudra toujours manipuler les plus faibles pour les dresser contre ceux qu'il veut affaiblir.
Mason, le capitaine de vaisseau, qui restera toujours fermé et observera sur l'île les mêmes règles hiérarchiques qu'à bord de son navire.
Puis viennent toutes ces femmes, très belles et innocentes, qui seront pour la plupart soumises à leur « tané » (mot tahitien désignant compagnon).

  Robert Merle nous démontre avec une grande logique pourquoi nos sociétés ont tant de mal à vivre paisiblement. Est-il pessimiste ? Sans doute que sa vision du monde moderne le faisait douter. Mais la lumière de la vie s'accroche toujours et se faufile partout, même là où la déchéance règne. Le petit Ropati en sera la preuve...
L'écriture, quant à elle, est remarquable. Beaucoup de style et d'élégance viennent émailler les propos de l'auteur. La narration de Robert Merle est exemplaire, respectueuse du beau et bon français. Le lecteur sentira le côté très « british » (pour mémoire, Robert Merle était agrégé d'anglais) de son art de raconter : de nombreux détails, des descriptions approfondies, des explications abondantes, un langage soutenu.
Un roman qui fait presque figure d'essai sur la constitution d'une société mais qui sait garder sa propension à nous faire rêver et voyager très loin vers les merveilles de la Polynésie.

[Critique publiée le 26/02/08]

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M A L E V I L   Robert Merle - 1972

Gallimard - 634 pages
18/20   Le nucléaire : la folie de l'homme

    Tout commence très simplement. Un petit village en France, quelque part dans le sud. Et puis soudain, plus rien. Sauf l'odeur de la mort. Une température qui devient très forte pendant de longs instants, personne ne saurait d'ailleurs dire exactement ce que signifie le mot « instant » dans ces conditions-là.
Dans un château, à Malevil, Emmanuel Comte et ses amis en pleine discussion politique au moment du drame ont survécu. Mais lorsqu'ils rallument la radio, ils se rendent compte du vide des ondes, un vide glaçant. Ils vont rapidement comprendre : la menace atomique est devenue réalité, un fou a fait tomber le premier domino de la dissuasion nucléaire.
Emmanuel et ses amis vont apprendre à reconstruire une société où les repères d'Avant ont disparu. Retour à la case départ du Moyen-Age. Retour aux famines, aux maladies et à la guerre.

  Ce livre retrace avec détail et émotion le microcosme qui se développe dans une enceinte fortifiée. Avec de nouvelles règles militaires et sociales telles que la mise en place de sentinelles pour veiller jour et nuit sur d'éventuels brigands, la fin de la monogamie (les femmes étant minoritaires par rapport aux hommes), la richesse de la nature et des animaux, Robert Merle nous montre à quel point notre avenir et même notre présent sont en permanence menacés par une épée de Damoclès et nous apprend que l'humilité et le partage sont des valeurs toujours triomphantes.

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B A N D E A U   M A K I B O O K



Voici le bandeau officiel Makibook.
Si vous souhaitez faire un lien vers www.makibook.net, n'hésitez pas à déposer cette image sur votre site internet, blog ou tout autre support numérique.
Envoyez-moi juste un petit e-mail pour me l'indiquer (contact [at] makibook.net).
Merci d'avance !

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P R I X   L I T T É R A I R E
Prix Littéraire des Hebdos en Région 2012





12 septembre 2011 : suite à un encart paru dans le journal hebdomadaire La Chronique Républicaine, envoi d'une lettre de motivation pour faire partie du jury qui décernera le prix Littéraire des Hebdos en Région 2012. Ce prix, dont c'est la cinquième édition, est organisé par le Syndicat de la Presse Hebdomadaire Régionale (SPHR).
Vingt-deux membres représentant l'ensemble des régions de France métropolitaine ainsi que la Corse vont être choisis.

03 octobre 2011 : promu juré pour la région Bretagne et convoqué le 19 janvier à la Société des Gens de Lettres à Paris, j'ai environ trois mois pour lire les dix romans sélectionnés par le magazine Lire.

19 janvier 2012 : rendez-vous à l'hôtel de Massa situé près de l'Observatoire de Paris. Cette magnifique demeure du XVIIIe siècle est le siège de la Société des Gens de Lettres.
Un premier cocktail permet aux différents jurés de faire connaissance. Il sera suivi d'une séance de délibération et de votes arbitrée par Éric Lejeune (directeur du SPHR) et Philippe Delaroche (conseiller littéraire de François Busnel pour l'émission La Grande Librairie sur France 5 et rédacteur en chef adjoint du mensuel Lire).
Les jurés prennent tour à tour la parole pour présenter leurs trois livres préférés. Deux premiers tours de vote permettent de mettre en avant Ces âmes chagrines de Léonora Miano, Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel et Avant le silence des forêts de Lilyane Beauquel. Ce dernier titre remportera finalement haut la main le prix.
Premier roman d'une lorraine totalement inconnue du monde de l'édition il y a un an, Avant le silence des forêts (publié chez Gallimard) raconte les états d'âme de quatre jeunes allemands envoyés combattre dans les tranchées durant la première guerre mondiale. L'écriture poétique époustouflante justifie parfaitement la récompense décernée ce 19 janvier 2012.
La proclamation officielle du prix auprès des acteurs du monde de la presse et du livre suivie d'un apéritif dinatoire ont permis de clôturer la soirée en beauté.

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R E N C O N T R E   A V E C   L E   K I N G

    Depuis 1974, date de publication de son premier roman Carrie, Stephen King a fait trembler des millions de lecteurs.
Avec plus de 300 millions de livres vendus dans le monde, l'auteur du Maine est devenu une légende vivante des lettres américaines. Son œuvre dresse un portrait sans concession de l'Amérique contemporaine en plongeant des individus ordinaires dans des situations extraordinaires, reflets de nos traumatismes et peurs les plus secrètes.

  En novembre 2013, le Maître a pour la première fois fait officiellement le déplacement en France et en Allemagne pour promouvoir son dernier roman, Doctor Sleep, et surtout rencontrer ses lecteurs à diverses occasions.
Ainsi, l'écrivain n'a pas été avare en apparitions publiques. L'émission La Grande Librairie de François Busnel a offert à ses téléspectateurs une soirée exceptionnelle consacrée à Stephen King invité en direct sur le plateau durant une heure.
Patrick Cohen sur France Inter et Thomas Rozec pour Le Mouv' ont également bénéficié de sa présence en direct dans leurs émissions de radio respectives.

  Outre la conférence de presse internationale en présence de plus de deux cents journalistes dès son arrivée à Paris, Stephen King a clôturé son séjour d'une semaine par une conférence grandiose au Grand Rex ouverte à tous les inconditionnels de son univers.
Le froid intense de cette fin d'année n'a pas empêché les lecteurs de toute génération et de toute origine sociale d'attendre de longues heures sur le trottoir longeant la mythique salle de cinéma parisienne. Ainsi, près de deux mille huit cents personnes ont eu la chance de voir en chair et en os ce type incroyable, fuyant les mondanités depuis ses premiers écrits, et autour duquel se sont par conséquent bâtis fantasmes et légendes au fil des décennies.
Je n'ai pour ma part jamais vu une salle aussi fébrile. Même une star du rock peine à faire naître une telle excitation. Il y avait avant son arrivée sur scène une émotion palpable, une lourdeur dans l'air qui annonçait qu'un événement hors norme allait se produire. Cette description pourrait paraître exagérée bien sûr. Mais une intense émotion était là et chacun savait qu'une rencontre unique et inoubliable allait se produire ce samedi soir. Une rencontre rêvée par certains, jamais imaginée possible par d'autres.

  Que l'on soit accroc ou pas à ses romans, la création de Stephen King revêt presque du passage obligé pour n'importe quel jeune qui se construit une identité littéraire. On lit Jules Verne, Tintin et aussi Stephen King au moins une fois. Des romans comme Ça, Salem ou Simetierre font désormais partie de l'imaginaire collectif et leur auteur est une sorte de grand-frère pour beaucoup... Son talent pour raconter des histoires, prendre par la main le lecteur est indiscutable.
Ce 16 novembre 2013, c'est un américain normal qui est monté sur scène, un gars ébahi par l'accueil et sans doute fatigué par cette folle semaine marathon en France. Toujours vêtu simplement, Stephen King n'a pas la grosse tête et dit aimer son petit rythme quotidien d'artisan de l'écriture. Il semble finalement ne pas bien faire le lien entre l'activité qui le passionne et l'ampleur mondiale de son aura...

  Merci à lui d'être venu offrir une rencontre unique à ses lecteurs car cela ne se reproduira sans doute plus. Stephen King semble attaché à son Maine natal, à sa vie tranquille, à son atelier dans lequel il passe toutes les matinées de l'année - sauf celle de Noël - à boire son thé, écouter du rock et imaginer les histoires qui elles, en revanche, nous éloigneront avec brio de notre quotidien.

© Photo affiche dans Paris - Makibook.

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P R I X   L I T T É R A I R E
Prix Livre & Mer Henri Queffélec 2015


Alain Jaubert et les six jurés (16 janvier 2015 - Marinarium de Concarneau)
© Photo - Antoine Burel / Ouest-France Concarneau.


31 décembre 2014 : suite à un appel à candidature paru sur le site internet du festival Livre & Mer, envoi d'une lettre de motivation pour faire partie du jury qui décernera le prix Littéraire Henri Queffélec 2015. Ce prix sera décerné lors de la trente-et-unième édition du festival début avril. Le président du jury est Alain Jaubert, l'auteur du prodigieux roman Val Paradis.

16 janvier 2015 : promu juré, je suis invité au Marinarium de Concarneau pour faire connaissance avec les cinq autres membres du jury. C'est également l'occasion de retrouver Alain Jaubert dans un cadre agréable...
Les six romans en lice pour le prix Henri Queffélec sont présentés au jury et à la presse :
  Nous étions le sel de la mer (Roxanne Bouchard)
  Valse barbare (Daniel Cario)
  Nord-Nord-Ouest (Sylvain Coher)
  La Grande Nageuse (Olivier Frébourg)
  Plus rien que la mer et le vent (Christine Montalbetti)
  Une femme simple (Cédric Morgan)

Article paru le 18 janvier 2015 dans Ouest-France / Édition du Finistère-Sud

LIVRE ET MER : L'ÉDITION 2015 DÉVOILÉE

C'est une très belle 31e édition qui se dessine pour le festival Livre & Mer. Présidée par Alain Jaubert, l'édition 2015 se tiendra du 3 au 5 avril prochain.

Une soixantaine de personnes sont venues découvrir vendredi soir cette nouvelle édition du festival à la station de biologie marine, partenaire de l'événement.

L'écrivain, réalisateur, et ancien journaliste Alain Jaubert en tiendra les rennes, accompagné de six membres du jury, trois hommes et trois femmes, sélectionnés à partir de lettres faisant part de leur passion pour la littérature envoyées à Livre & Mer.
Comme l'a signalé Eliane Gastellier, présidente de l'association, Alain Jaubert n'est pas un inconnu du festival. Il a lui-même reçu le prix Henri-Queffélec en 2005 pour son premier roman, Val Paradis.
« C'est une joie pour moi de revenir à Concarneau, déclare le nouveau président tout sourire. Cette année marque le dixième anniversaire de ma première visite ici. J'ai déjà été plusieurs fois membre dans un jury, en tant que président, je vais écouter les autres membres du jury. Je changerai peut-être de point de vue ? C'est une tâche très difficile, alors je fais comme à l'école en me servant d'un cahier de notes, j'y marque les plus et les moins. Cela reste toujours très intéressant. »

Six ouvrages

Après avoir fait découvrir l'affiche de cette nouvelle édition, Christelle Capo-Chichi, directrice littéraire, a levé le voile sur la sélection des romans du festival 2015. Ils sont six : Nous étions le sel et la mer, de Roxanne Bouchard, Valse barbare, de Daniel Carlo, Nord-Nord-Ouest, de Sylvain Coher, La Grande Nageuse, d'Olivier Frébourg, Plus rien que les vagues et le vent, de Christine Montalbetti et enfin Une Femme simple de Cédric Morgan.
« Je connais deux-trois auteurs de réputation, confie Alain Jaubert, mais ce sont surtout les inconnus qui m'intéressent. »
Le jury aura jusqu'au 28 mars, jour de débat et d'échanges, pour lire les six ouvrages. Le résultat sera donné le 3 avril prochain, à la soirée d'ouverture du festival.



Le jury se prépare à élire le prix Littéraire Henri Queffélec (28 mars 2015 - Concarneau)
© Photo - Françoise Conan / Ouest-France Concarneau.


Article paru le 30 mars 2015 dans Ouest-France / Édition du Finistère-Sud

PRIX HENRI-QUEFFÉLEC : LE NOM DU LAURÉAT, VENDREDI

Samedi matin, au restaurant L'Amiral, le jury du prix Henri-Queffélec, décerné par le festival Livre & Mer, s'est réuni pour délibérer. Mais, pour connaître le lauréat, il faudra attendre le vendredi 3 avril, jour où sera proclamé son nom, à 19 h, au Centre des arts, lors de la soirée officielle de l'ouverture du festival.

Alain Jaubert, président d'honneur du festival, et six jurés venus de Fougères, de Loctudy, de Douarnenez, de Bannalec, de Langonnet et de Quimper, se sont retrouvés autour d'une table pour se concerter, discuter, argumenter, avant de désigner celui ou celle qui recevra le prix 2015. Après Jean-Paul Kauffmann, Hervé Hamon, Yann Queffélec, Pierre Schœndœrffer, Isabelle Autissier, entre autres...

Les auteurs en lice : Roxane Bouchard, Nous étions le sel de la mer ; Daniel Cario, Valse barbare ; Sylvain Coher, Nord-nord-ouest ; Olivier Frébourg, La grande nageuse ; Christine Montalbetti, Plus rien que la mer et le vent ; Cédric Morgan, Une femme simple.


28 mars 2015 : rendez-vous au restaurant L'Amiral face à la cité close de Concarneau pour une séance de délibération qui a duré presque deux heures.
Sous la houlette du président du jury, Alain Jaubert, et de la directrice littéraire du festival Livre & Mer, Christelle Capo-Chichi, chaque juré exprime son ressenti pour chacun des six livres en lice.
Les avis sont assez divergents et, après un premier tour de table, les trois romans suivants sont sélectionnés : Plus rien que la mer et le vent, Nord-Nord-Ouest et Une femme simple. Les discussions sont passionnées au sujet des deux premiers qui sont les grands favoris.
C'est finalement Plus rien que la mer et le vent de Christine Montalbetti qui remporte le prix Littéraire Henri Queffélec 2015 (proclamé officiellement lors de la soirée d'ouverture du festival le vendredi 3 avril suivant).
La délibération se poursuit par des agapes mêlant poisson frais, vin blanc et croustillant chocolat. Un moment savoureux et précieux pour une tablée composée uniquement d'amoureux transis de littérature !


Le jury au complet entoure son président Alain Jaubert (28 mars 2015 - Concarneau)
© Photo - Makibook.

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Dernière mise à jour : 03/09/17
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